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Il n'a pas levé la main

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Il n'a pas levé la main

Piloter sans ordonner 3


Harry est responsable du rayon cuisine, hôtel, restaurant (CHR), dans un grand entrepôt, à Marseille.

Ce jour-là, nous sommes en classe virtuelle, avec d'autres responsables CHR, d'autres villes en France, chacun devant son écran, pour travailler sur un tableau de suivi de marge brute et bénéfice net.

Douze visages, douze rayons différents, le même tableau projeté pour tous. Deux ou trois interviennent, posent une question, corrigent une colonne. Harry répond aux questions. Il dit oui, d'accord, je note.

La séance a duré quarante-cinq minutes.

À la fin, une fois les autres partis, je lui demande comment il se sent. Il dit que ça va. Sa voix est presque monocorde, de celles qui disent ça va parce qu'il n'y a pas d'autre mot sous la main…

Je lui demande s'il a tout compris.

Il hésite, puis il dit que oui, qu'il a compris qu'on parlait de bénéfice net. Mais… dans son rayon, à son bureau, le bénéfice net, il le voit sur une feuille, pas dans un tableau avec des lignes et des colonnes qui rangent les choses autrement que la manière dont il les regarde depuis quinze ans, pour décider des réductions à faire pour les prochains soldes, par exemple.

Je lui demande pourquoi il ne m'a pas arrêté pendant la séance. Il dit qu'il ne voulait pas déranger, et qu'il ne savait pas comment le dire.

Un tableau de bord classe, il additionne, il compare.

Ce qu'il ne fait jamais, c'est demander à quelqu'un s'il se reconnaît dans ses propres colonnes.

Harry se reconnaissait dans une feuille, avec ses ratures, ses annotations dans la marge, une écriture qui lui appartenait. Le tableau que je lui présentais rangeait le même travail dans des cases où rien ne portait sa main.

Douze personnes dans la même case, ce jour-là, et une seule dont la voix ne disait pas ce que le visage ne montrait pas non plus.

À distance, personne ne lève la main pour dire qu'il ne se reconnaît pas. Le silence de Harry n'était pas de l'attention, c'était un éloignement, et rien dans sa voix, ce jour-là, ne le distinguait des autres.

Depuis, j'essaie de nommer ce que je sens ralentir, avant que quelqu'un n'ait besoin de le dire lui-même. Une question posée autrement, pas sur ce qui est compris, sur ce qui se passe, là, à l'instant, derrière l'écran.

Bell hooks parle d'une présence qui accepte de se rendre vulnérable plutôt que de se retrancher dans le rôle de celui qui sait. C'est à peu près ce qui s'est joué avec Harry, quand j'ai cessé de vérifier s'il suivait pour chercher, avec lui, ce que sa feuille racontait et que mon tableau ne disait pas.

Je n'ai pas revu Harry après cette formation. Il m'a écrit, des mois plus tard, à l'occasion d'une autre session, pour dire qu'il se souvenait de la fois où il n'avait rien compris. Que ce jour-là, quelque chose avait changé dans ma façon de parler. Que je ne parlais plus comme si tout allait de soi. Que j’explorais avec lui.

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