Le même profil, dit de deux façons

Deux textes suivent. Ils présentent le même candidat, Florent. Les contenus sont identiques, seul l’ordre change, à quelques mots de liaison près.
Première lecture
Florent, responsable de boutique.
Compétences théoriques
Marketing, techniques de négociation, bases de gestion.
Compétences de vente
Accueil, découverte du besoin, conseil, conclusion de la vente, tenue d’un objectif mensuel.
Compétences de responsable de boutique
Plannings, stocks, suivi des objectifs, animation d’une équipe de 5 personnes.
Expériences
Responsable de boutique, 2 ans.
Vendeur, 3 ans et demi.
Formation
BUT Techniques de commercialisation, 3 ans.
Seconde lecture
Florent commence par un BUT Techniques de commercialisation, 3 ans. Compétences théoriques, marketing, techniques de négociation, bases de gestion.
Vendeur ensuite, 3 ans et demi. Compétences de vente, accueil, découverte du besoin, conseil, conclusion de la vente, tenue d’un objectif mensuel.
Responsable de boutique enfin, 2 ans. Compétences de responsable de boutique, plannings, stocks, suivi des objectifs, animation d’une équipe de 5 personnes.
Ce que j’ai fait
J’ai lu la première en quelques secondes. J’y ai vu des compétences classées.
J’ai lu la seconde. Une esquisse de parcours commençait à se dessiner, du diplôme à la vente, puis de la vente à l’équipe de 5 personnes.
Une question me venait, que la liste ne posait pas, comment un vendeur devient-il responsable ?
Les contenus étaient les mêmes. Ce qui a changé, c’est l’ordre dans lequel je les ai reçus.
Deux besoins, tous deux légitimes
Le premier texte se parcourt vite. Il se compare facilement à d’autres, ce dont a besoin celui qui reçoit de nombreuses candidatures.
Un tri automatique range lui aussi les éléments par catégories, comme ce premier texte. Ce classement a sa raison d’être. Reste à regarder ce qu’il laisse de côté.
Le second texte se lit à la suite. Il laisse plus de questions en tête. Quiconque postule a besoin, lui aussi, d’être compris.
Ce que cela dit
Ce dispositif dit qu’un même contenu, ordonné différemment, enseigne autre chose. Et que ce quelque chose, personne ne l’avait écrit.
Ce quelque chose, Ricœur l’approche dans Temps et récit avec l’identité narrative, que l’on peut entendre ainsi. Elle n’est pas seulement le fait qu’une histoire relie des actes. Une vie ne devient lisible que mise en intrigue, et cette mise en intrigue est une opération, pas un donné[1]. Le profil ne perd pas des détails, il empêche l’opération. Il rend la vie illisible comme histoire. Ce n’est pas une perte d’information, c’est une perte de lisibilité.
Ce que cela coûte[2], à l’heure des tris automatisés, à ceux qui recrutent comme à ceux qui sont recrutés, on peut le deviner.
Ce texte ne conclut pas. Il montre deux lectures côte à côte et m’a laissé comprendre seul que l’ordre peut enseigner autant que le contenu.
Le prochain profil que vous ouvrirez, peut-être le lirez-vous autrement.
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[1] « Donné », Wikipédia, Donné - Wikipédia, section « Le donné comme « phénomène » ». Le concept de « donné » est utilisé en philosophie, et particulièrement chez Husserl ou ses successeurs phénoménologues, pour désigner tout ce à quoi le sujet a directement accès, c’est-à-dire en général le phénomène.
[2] Pour ceux qui recrutent : perte de compréhension des trajectoires ; difficulté à repérer des potentiels, des transitions, des apprentissages ; risque de sélectionner sur des mots-clés plutôt que sur des dynamiques. Pour ceux qui sont recrutés : obligation de se conformer à un format qui les rend comparables mais pas compréhensibles ; sentiment de ne pas pouvoir raconter ce qui fait la cohérence de leur parcours ; réduction de l’identité professionnelle à une liste de compétences.
