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Prérequis, aucun

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Tous venus avec quelque chose

Il existe, dans toute formation, une ligne qui s'appelle « prérequis ». Elle n'a pas toujours existé. La notion naît avec la pédagogie par objectifs, dans les années 1960, avec de bonnes raisons. Et nous l'avons aujourd’hui en héritage.

On la remplit d'une phrase brève. Savoir lire. Maîtriser un tableur. Ou bien, le plus souvent, un seul mot, aucun, écrit pour dire que nul n'a rien à prouver pour entrer.

J'ai rempli cette ligne, avec le désir de n'écarter personne. Il m'a fallu du temps pour entendre ce que ce mot, aucun, refermait.

Dans les premiers jours de sa vie, l'enfant tourne la tête vers une voix. Il la connait avant de voir un visage. Il l'a entendue du plus près qu'on puisse entendre une voix, au creux du corps qui le porte, blotti dans sa chaleur, bercé par le battement d'un cœur qui est alors tout son monde.

Alors il la reconnaît. Pas avec l'esprit, avec tout son petit être, comme on reconnaît, dans le noir, le pas de l’être aimé derrière une porte. Et quelque chose en lui s'apaise et s'ouvre, comme si cette voix lui disait déjà qu'il est attendu, et que le monde, de ce côté-ci, peut l'accueillir.

Prérequis, « aucun ».


Aucun, vraiment ? Pour que ce jour existe, et que cette voix, ce jour-là, l'attende, il a fallu des générations de mains qui se rencontrent, des langues transmises, des saisons traversées, des hasards si fins que nul ne saurait les compter. Il a fallu, bien avant, plus de trois milliards d'années du vivant qui s'essaie, se ramifie, se trompe et se relève, depuis une première cellule dont nous ne saurons jamais le visage. Et avant elle, une matière forgée au cœur des étoiles, qui s'est assemblée peu à peu jusqu'à pouvoir se reconnaître. Et avant la matière, qu'y avait-il ? Un vide, ou déjà autre chose, que nous n'avons pas encore su nommer ?

À huit mois, on lui fait entendre un flot de syllabes, qu’il entend sans pause, sans sens, sans rien qui ressemble à une phrase. Deux minutes plus tard, il repère où finit un mot et où commence le suivant. Nul ne lui a montré où couper les sons. Il a écouté, tout entier tendu vers le bruit du monde, et le flot s'est découpé en lui comme une rivière que l'on apprend à lire, goutte après goutte. Dans cette rivière toujours en mouvement, chaque goutte est différente chaque seconde, et la rivière, n'est donc jamais la même. Flux du vivant, en construction perpétuelle.

Langage, à construire.


Puis il se lève.

Entre douze et dix-neuf mois, Karen Adolph et son équipe, à l'université de New York, ont filmé des enfants qui jouaient dans une salle, par séquences de quelques dizaines de minutes. Ramené à l'heure, chacun faisait en moyenne 2 368 pas. Et tombait 17 fois.

Ce n'est pas un exercice. Personne ne leur indique où poser le pied. Les pieds cherchent, les genoux plient, les mains se rattrapent au rebord d'une table, puis osent lâcher la table ou pas. D'une semaine à l'autre, les pas s'allongent et les chutes s'espacent, et chaque chute, aussitôt dépassée, laisse à chaque corps un peu plus de sa propre sagesse. Ils découvrent ce qu'ils peuvent, et nul n'avait dit jusqu'où…

Motricité, à acquérir.


Debout, ils ne vont pas seulement vers les choses. Ils vont vers les autres, et chacun, déjà, cherche le regard de quelqu'un.

Il tend le doigt vers ce qu'il veut qu'on regarde avec lui. Souvent, ce n'est pas pour obtenir la chose elle-même. C'est pour que l'autre la voie, et que le monde, un instant, soit regardé à deux.

À dix-huit mois, un adulte laisse tomber un objet qu'il n'arrive plus à atteindre. L'enfant, bien souvent, traverse la pièce, le ramasse et le lui tend. Personne ne le lui a demandé. Il a vu la gêne d'un autre, et elle est devenue la sienne.

Relation aux autres, à travailler.


À trois ans, il dit « j'ai allé ».

Cette phrase, aucune bouche d'adulte ne la lui a soufflée. Il l'a construite avec tout ce qu'il avait entendu, avec les voix de ceux qui l'entourent, comme on bâtit un mur avec des pierres qu'on n'a pas encore taillées, et elle révèle une règle qu'il a trouvée sans qu'on la lui montre. Elle est « fausse ». Elle est aussi la marque d'une grammaire entière qui se dresse déjà en lui.

Syntaxe, notions à introduire.

Et puis il demande pourquoi. Pourquoi le soir tombe, pourquoi l'eau mouille, pourquoi la dame pleure. On lui répond, et il demande encore. Chaque réponse est une porte qu'il pousse pour en voir une autre, et il n'attend pas qu'on lui ouvre le programme. Il veut le monde, tout le monde, et les autres avec.

Curiosité, à susciter.

Niveau d'entrée, à développer.

Observations, rien à signaler.


Un lundi, Mireille entre dans une salle de formation.

La quarantaine, un sac sur l'épaule, ce léger retard de ceux qui ont hésité devant la porte. Sur la liste que je tiens, à côté de son nom, une ligne. Prérequis, aucun.

Elle s'assoit, cherche du regard où poser ses mains. Rien, dans ce geste, ne dit le chemin qu'elle a fait jusqu'à cette chaise… Et je pense à l'enfant.

Elle a été cet enfant, et ce qu'il portait la traverse encore, élargi par les années. Les pas qu'elle n'a jamais comptés se sont multipliés jusqu'à former une vie, avec ses joies, ses charges, ses blessures et ses espoirs. La langue qu'elle porte s'est ouverte à d'autres langues, celles d'un métier, d'une famille, d'un pays peut-être quitté. Les mains qui tendaient l'objet tombé savent tendre aujourd'hui un mot au bon moment, un silence au bon endroit. Et la question, la même, celle qui attendait derrière la politesse, n'a jamais cessé de pousser, comme pousse une plante dans la fente d'un mur. Ce que l'enfant portait est encore là, et chaque saison vécue depuis s'est ajoutée aux précédentes, comme les cernes de croissance d'un arbre.

Rien de cela n'est dans la ligne. Tout cela est dans la salle.

Il existe pourtant, dans notre façon de concevoir, une très ancienne habitude. Elle consiste à tenir celui qui arrive pour un vase, creux, tranquille, que l'on remplit avec soin d'une matière choisie. Paulo Freire lui a donné un nom, l'éducation bancaire, où l'on dépose du savoir dans des têtes tenues pour vides comme on dépose de l'argent à la banque. Je le cite parce qu'il a vu, avant moi et mieux que moi, ce que cette image empêche de voir. Il a vu les visages qu'elle recouvre, les histoires, les langues, les gestes déjà là, et il a ouvert pour eux un chemin que d'autres, après lui, ont pu prendre.

La ligne n'est pas née, pour autant, d'une négligence. Elle vient de financements qui demandent des preuves, de certifications qui demandent des traces, de responsabilités qu'il faut pouvoir établir. Peu d'entre nous croient qu'un adulte est un vase. Mais la fiche n'a pas d'autre place à offrir, et c'est elle qui parle à notre place.

Un vase est commode. Il attend, il se laisse remplir, il ne demande pas où l'on va.

Une personne, c'est autre chose. Hannah Arendt appelait natalité ce fait que chaque être qui naît commence quelque chose que personne n'avait prévu, et elle y voyait, je crois, la promesse la plus fragile et la plus têtue d'un monde. Elle distinguait aussi ce que l'on est, avec ses savoirs, ses titres, ses manques, de qui l'on est, ce qui ne se montre que dans le geste et la parole, devant d'autres. Une fiche d'entrée demande ce que l'on sait. Elle ne sait pas demander qui l'on est.

Et qui l'on est ne se dit que devant quelqu'un qui consent à entendre. Ce consentement ne va pas de soi. Dans une salle, c'est à celui qui la tient d'offrir ce consentement en premier. Il lui revient de le porter, de l'habiter, de l'ancrer, d’y revenir sans cesse, puisque c'est lui qui a le pouvoir de le rendre possible.

Chaque personne qui entre ne ressemble à aucune autre. Il n'y a pas deux enfants qui se soient levés par le même chemin, ni tombés aux mêmes endroits. Il n'y a pas deux personnes semblables dans cette salle. Cette pluralité n'est pas une difficulté de programme. Elle est la chair vive d'un groupe, et peut-être ce dont un monde a besoin pour continuer à se mettre en mouvement, à se féconder lui-même de ses différences.

L'enfant qui ramasse l'objet n'a pas attendu le vocabulaire. Il a lu la gêne d'un autre avant de savoir la nommer. Joan Tronto, qui a pensé le soin, place au commencement cette attention, celle qui voit qu'un besoin existe avant qu'il ne se dise. Nos fiches n'ont pas de colonne pour elle. C'est pourtant elle qui, dans une salle, fait qu'un groupe tient, ou qu'il se défait. Une intelligence qui sent, avant de savoir, une intelligence du cœur, que l'on aurait tort de croire absente parce qu'elle ne se note pas. Elle se donne le plus souvent sans être comptée, par ceux à qui personne ne l'a jamais officiellement demandée.

Il arrive qu'un monde pressé, qui aime les colonnes qui s'additionnent et les déroulés sans accroc, préfère à cette personne vaste et mouvante la fiche qui la résume. Cette fiche se remplit vite. Elle se range. Elle ne répond pas.

Ce qui ne peut pas se ranger, la lumière propre à chacun, ne meurt pas pour autant. Elle attend, comme attendent les graines.

Je ne sais pas ce que cela coûte à ceux pour qui l'on n'a pas fait de place. D'autres, bien avant moi, ont marché sur ce chemin dans leurs salles, leurs classes, auprès d'enfants ou d'adultes, en reconnaissant d'abord ce que chacun sait déjà. Je leur dois beaucoup.

Jacques Rancière a donné un nom à ce qui se joue là, l'égalité des intelligences, qui ne se démontre pas et que chacun vérifie par lui-même. Il y voyait l'émancipation, qui ne se confère pas du dehors, mais qui trouve parfois son premier appui chez quelqu'un qui, en face, consent à présupposer cette égalité avant de l'avoir vue à l'œuvre. Il est possible de marcher dans ses pas, loin derrière, sur un chemin assez large pour que tous ceux qui voudront y poser les leurs puissent le faire.


Ce lundi-là, j'ai laissé la ligne en suspens, le temps d'une question.


Avant de commencer, je lui ai demandé ce qu'elle voulait bien me confier d'elle. Elle a regardé ses mains. Elle a hésité longtemps, et je n'ai rien dit, je lui ai laissé tout le temps dont les mots ont besoin pour venir, pour se formuler. Puis elle a dit, simplement, « dans mon immeuble, c'est moi qu'on appelait pour lire les lettres. » Je n'avais rien prévu pour cette phrase, dans aucun déroulé. Rien, sur la fiche, ne m'annonçait qu'elle avait quelque chose à confier. Je l'avais seulement présupposé, comme on laisse une chaise libre à une table, sans savoir qui viendra s'y asseoir. Elle s'y était assise.

Presque personne n'a bougé. Autour de la table, les visages se sont seulement tournés vers elle, et quelque chose, dans la salle, s'est mis à respirer ensemble. Au fond, quelqu'un n'avait pas tourné la tête. Il était là sans l'avoir choisi, me semblait-il, à sa façon de s'asseoir, de biais, le dos à demi tourné, et il regardait vers la porte. Je l'ai vu, et j'ai pensé à tout ce qui occupait ses pensées (ailleurs… peut-être). Ce mouvement-là appartenait à la salle, lui aussi, et elle pouvait l'accueillir. Je lui ai souri, simplement, pour qu'il sache que sa place, ici, ne dépendait de rien, pas même de ce qu'il en ferait.

Elle, elle a ajouté autre chose, plus bas, en murmurant, et je n'ai pas compris. Cela lui appartenait. Je l'ai écoutée, j'ai entendu la part audible qu'elle avait choisi de nous confier, et ce matin-là, elle m'a appris ce que cette formation pouvait être.


Le soir, j'ai rempli la ligne, car la ligne a sa place dans le cadre commun, et ce cadre a ses raisons. J'y ai écrit, avec son accord, ce qu'elle, Mireille nous avait confié le matin, dans ses propres mots. Le premier exercice du lendemain, nous l'avons bâti à partir de son geste, lire pour quelqu'un ce qui lui est adressé, avec des courriers imaginés pour l'occasion, sans aucun nom ni aucune adresse.

Prérequis, savoir lire pour d'autres ce qui leur est adressé…


Et si la première ligne de la fiche était écrite par la personne qui entre ?


Que devient une terre où l'on ne sèmerait perpétuellement qu'une seule graine ? La vie ne se renouvelle que par ses différences, ses métissages, ses mélanges, par tout ce qui se rencontre et se transforme. Ce que nous appelons tradition fut un jour la nouveauté de quelqu'un, et ce que nous appelons modernité ne germera que de ce que d'autres ont semé avant elle.

L'artisan le sait. Presque tout, dans son geste, lui vient de ceux qui le lui ont transmis, et il le reproduit avec fidélité, car c'est de là que tient l'ouvrage. Mais à la marge, là où la main ou l'esprit déplacent, un tant soit peu, un geste ou plusieurs, parfois sans le vouloir, parfois en le décidant, quelque chose naît. Le chercheur le sait aussi, qui s'appuie sur tout ce que d'autres ont établi avant lui et découvre, au bord de ce savoir, ce que personne n'attendait. Il en va de même pour la cuisinière qui reprend une recette de famille, pour l’agriculteur qui lit son champ comme ses aînés l'ont lu, pour la musicienne qui rejoue un air ancien, pour l'infirmier qui tient son art de ceux qui l'ont précédé. Chez chacun, le socle est ce que les pairs ont transmis, et c'est sur ce socle, à son bord, que se tient la marge féconde, où l'on invente en gardant le fil. Chaque tradition, chaque savoir, qu'il vienne de l'atelier, du laboratoire, de la terre ou de la rue, traverse ainsi le nouveau, et le nouveau garde la trace de l'ancien. Chaque pas est différent, chaque main façonne la matière à son rythme, et c'est de ces écarts minuscules que sont nées, depuis toujours, tant d'inventions.


Et que deviendrait un monde qui n'accueillerait plus qu'une seule manière de savoir, de dire, de marcher ? Les esprits féconds s'y tairaient, la tradition, privée de ceux qui la renouvellent, se figerait, et la modernité, privée de ce qu'elle a reçu, se dessécherait.

Alors, une question demeure, d'une douceur presque inquiète. Par quel étrange retournement ce qui a mis si peu de temps à naître se serait-il vidé, un matin, pour ne laisser devant nous qu'un récipient d'air, prêt à être rempli ? Le vivant ne se retire pas ainsi. Il se déplace, il s'enrichit, il se tait parfois, il se recouvre, et il attend. Ce que nous prenons parfois pour du vide est peut-être seulement ce que nous n'avons pas encore su entendre.


Nous sommes ce vivant qui apprend à marcher en tombant, à parler en se trompant, à tendre la main avant de savoir pourquoi. Chacun de nous est arrivé au monde avec une lumière déjà allumée. Elle ne grandit souvent qu'au contact des autres, et pourtant elle reste entièrement la nôtre, et c'est de toutes ces lumières, si différentes, qu'est faite la clarté que nous partageons.

Et l'on peut sourire, en passant, du comble que cela représente. La formation la plus fulgurante d'une vie s'est donnée sans programme, sans évaluation à l'entrée et sans aucun prérequis, quelques milliards d'années de préparation mises à part, que personne n'a songé à réclamer.

Durée de la formation, trois ans. Prérequis, aucun. Résultats, un être debout, parlant et curieux.

Observations, la fiche n'avait pas prévu cela.

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