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Un soir, quand une place attend quelqu'un.

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Cette place a un nom, une chaise, un casier, une ligne dans le planning. Elle n'est pas vide. Charlie l'occupe depuis l'absence de Camille et la tient bien.

Camille va revenir. La date est inscrite depuis le premier jour, comme une échéance qui paraît lointaine. Elle peut encore se déplacer, alors je prépare sans attendre trois chantiers. Le poste, pour qu'il soit lisible dès le premier matin. La suite de Charlie, pour qu'elle soit dite avant la date. L'équipe, pour qu'elle soit prête.

Deux choses que le langage confond. La place et le poste. La place, c'est ce que la maison garde pour quelqu'un. Elle attend. Le poste, c'est le travail lui-même. Il n'attend pas, il continue, il évolue.

Voilà un retour. Une place qui attend. Un poste qui a changé. Et quelqu'un entre les deux.

Le jour venu, Camille poussera la porte d'un lieu connu. Le logiciel a évolué, deux visages sont nouveaux, la réunion du lundi a glissé d'une heure. Rien de grave, mais mille détails à réapprendre le même matin.

Entre la place et le poste, il y a un écart. Mon premier réflexe est de le combler. Un auteur m'a appris à m'en méfier. François Jullien y sépare l'écart de la différence dans : « L’écart et l’entre. » La différence classe, elle isole ce qui manque. L'écart ouvre, il met deux choses face à face et les laisse se travailler. Combler ou habiter ? Je commence par ce que je peux préparer sans déranger personne.

Le lendemain.

Première phrase de la page, rayée. « Envoyer à Camille ce qui a changé. »

Je l'ai rayée en l'écrivant. Le réflexe est bon, il veut éviter à Camille d'arriver à découvert.

Mais l'absence de Camille mérite d'être respectée pour ce qu'elle est. Aller chercher Camille par un message, même léger, ce serait lui dire que sa place ne tient que si l'on garde un pied dans la porte. L'attention à l'autre le sait depuis toujours, la dignité de quelqu'un tient aussi à ce qu'on le laisse tranquille quand il n'est pas là. La loi l'a écrit noir sur blanc, mais elle ne connaît ni Camille, ni sa fatigue, ni rien de ce qui se traverse. Elle pose un cadre pour ceux qui l'oublieraient. Ce qui nous tient à distance, c'est le respect pour Camille, et pour chaque personne qui compose une équipe, qu'on connaît et qu'on valorise pour ce qu'elle est vraiment. Alors on ne contourne rien. Je me prépare à l'accueillir, de mon côté.

La loi fixe un plancher. Elle dit ce qu'on ne peut pas demander et ce qu'on doit garantir au retour. Elle ne dit rien de l'accueil. Le soin commence là où elle s'arrête, et comme il ne peut pas passer par Camille, il passe par nous. Par ce que nous préparons en son absence.

En marge. Envoyer l'information, c'était vouloir combler l'écart, le traiter comme un manque. Pour moi, l'écart ne se comble pas, il se travaille. Mon rôle n'est donc pas de le réduire, mais de préparer l'endroit où il pourra être habité.

Un peu plus tard.

Je fais le tour du poste comme si je le découvrais. Le logiciel a évolué. Deux gestes ont changé de place. Une réunion a glissé d'une heure. Une personne est partie, une autre est arrivée. Les collections ont tourné, et avec elles une partie des habitudes.

Je classe ces changements en trois familles. Ceux qui touchent le geste, ceux qui touchent l'organisation, ceux qui touchent les relations. Le premier matin n'a besoin que de la première famille.

Pierre Pastré a montré qu'un métier tient sur des repères que personne ne formule vraiment. Savoir qu'un rayon va tenir, qu'une file va saturer. Il les appelle des concepts pragmatiques. Quand le poste bouge, ces repères tombent un peu à côté. Camille n'a rien perdu en compétence, les repères sont simplement décalés d'un cran. Yves Schwartz parle de renormalisation, ce moment discret où l'on ajuste une règle reçue pour qu'elle tienne dans le réel de son travail. Cet ajustement appartient à Camille. Je ne le ferai pas à sa place. Je peux seulement lui laisser le temps et le droit de le faire.

Alors je prépare peu. Les accès fonctionnent, le logiciel est ouvert, le planning se lit sans explication. Et une page, une seule, que devra écrire quelqu'un qui a tenu ce poste plutôt que ceux qui le décrivent. Elle dira ce qui a changé dans l'ordre où le geste le rencontrera. Un dossier dit tout ce que Camille ne sait pas encore. Une page dit par où commencer.

Ces détails font gagner du temps, mais ils disent surtout une chose. On vous attendait.

Quelques semaines avant la date.

C'est l'entrée la plus lente à écrire. Charlie occupe la place qui attend. Charlie l'a tenue pendant l'absence de Camille, avec sérieux, parfois avec plus de charge que prévu. Au jour du retour, plusieurs suites sont possibles. Charlie retrouve sa mission d'origine, ou monte d'une marche si ce qui a été montré pendant ce temps le justifie, ou se déplace vers une autre mission, ou repart si le contrat était court. Cette marche possible, il faut la regarder avant la date, et non après. Dans aucun cas le mot n'existe pour le dire. Le retour de l'un se lit trop facilement comme la disparition de l'autre, et parfois il s'organise ainsi, sans l'avoir décidé ou en le laissant faire.

Axel Honneth distingue trois formes de reconnaissance, l'affection, le droit, l'estime sociale, et il appelle mépris ce qui en prive quelqu'un. Une place dit qu'on compte ici. C'est pourquoi celle de Camille qui attend et celle de Charlie qu'on rend engagent la même question. Le droit est garanti, par la loi pour Camille, par le contrat pour Charlie. L'affection se voit vite, elle passe par l'accueil. L'estime sociale, celle qui reconnaît un travail pour ce qu'il a réellement apporté, est la plus fragile, et c'est elle qui se perd sans bruit.

Ce que je dois à Charlie se prépare dès maintenant. Lui dire tôt ce que devient sa place. Nommer avec les mots du métier ce qui a tenu grâce à lui, plutôt qu'un remerciement général. Proposer une suite, une mission, un poste, une évolution, ou si le contrat s'arrête, une trace écrite de ce qui a été accompli et un appui pour la suite. Ce que Charlie a appris pendant ce temps lui appartient, et à la maison aussi.

Et une seule demande, que Charlie peut refuser. Écrire la page qui attendra Camille. Personne d'autre n'a vu le poste changer de l'intérieur. Ce temps sera compté, pas pris sur le reste.

Plus près de la date.

L'équipe a fait quelque chose que personne n'a demandé. Elle a absorbé. Des tâches reprises, des horaires ajustés, des explications répétées à Charlie, sans que rien ne soit nommé. Tenir cela pour acquis est la pente naturelle, sans faute de personne. Le soin qui fonctionne ne se voit pas.

En marge, une phrase entendue à la pause, que personne ne m'a adressée. « On n'a rien dit, mais on aurait aimé qu'on nous le dise, que ça comptait. »

Joan Tronto décrit le soin en quatre moments, se soucier, prendre en charge, prendre soin, recevoir le soin. Elle lui reconnaît quatre exigences, l'attention, la responsabilité, la compétence, la capacité de réponse. Je relis mes notes avec elle.

Se soucier, c'est ce que je fais en ce moment. Prendre en charge, c'est là que tout se joue, car une question simple attend une réponse. Qui est responsable de ce retour ? Souvent personne, ou tout le monde, ce qui revient au même.

Les deux moments suivants viendront à leur heure. Prendre soin se dessinera dans les gestes, et le dernier, recevoir le soin, se joue du côté de Camille, à son rythme.

Tronto a un nom pour cette pente, l'irresponsabilité privilégiée. Ceux qui ont le pouvoir de prendre en charge s'en dispensent parfois sans le vouloir, en comptant sur la bonne volonté de ceux qui sont plus près du terrain. Ce n'est pas un reproche, c'est un mouvement qui se fait tout seul quand rien ne l'arrête. Alors je l'arrête, par écrit. Un nom, celui de quelqu'un de la hiérarchie et jamais celui d'un collègue, pour prendre en charge ce retour. Du temps de reprise inscrit au planning, pris ailleurs que sur le temps qui produit le chiffre.

Je rature « j'inscris» pour écrire « je demande ». Ce temps, je ne le décide pas seul. Il se demande à ma direction, avec les mots du chiffre autant que ceux du soin, et la réponse n'est pas acquise. Si elle est non, je préfère le savoir avant la date, et que l'équipe le sache aussi, plutôt que de le découvrir en cours de route.

Et je n'impose à personne de jouer le professeur. La page explique ce qui a changé. Si des questions restent, Camille choisit à qui les poser.

Reste la compétence. Tronto rappelle qu'un soin sans compétence n'en est pas un. La bonne volonté ne suffit pas. C'est ici que mon métier a sa place, car préparer un retour se conçoit, avec de la méthode, des essais et des ajustements, comme on conçoit une formation.

Un soir, encore.

Un désaccord que je ne parviens pas à clore. Je le laisse sur la page, à deux voix.

Première voix. Le retour de chacun est singulier. Un dispositif général devient vite une procédure, et une procédure ne s'ajuste pas. Traiter également des situations différentes est une injustice. Camille a un écart plus grand à traverser que l'équipe, et mérite un temps de reprise que les autres n'ont pas.

Seconde voix. Un temps de reprise réservé à une seule personne se lit, dans une équipe, comme un privilège, et Camille le porterait ensuite comme une étiquette. Ce qui vaut pour une absence longue vaut pour toutes, quelle qu'en soit la cause. Un droit commun protège mieux qu'une faveur.

Première voix. Un droit commun aplatit ce que chaque retour a de singulier.

Seconde voix. Une singularité sans cadre finit par ne dépendre que de la sympathie qu'on inspire.

Elles ont raison toutes les deux. Chantal Mouffe a écrit contre l'illusion du consensus. Un collectif vivant n'est pas celui où l'on s'accorde toujours, c'est celui où le désaccord peut avoir lieu sans devenir hostilité, entre adversaires plutôt qu'entre ennemis. Je ne tranche pas, et je décide de ne pas cacher cette discussion à l'équipe. Elle n'est pas un défaut du dispositif. Elle est le lieu où l'équipe apprend à dire ce qu'elle tient pour juste.

La veille au soir.

Je relis surtout ce que je dois m'interdire. Ne pas guetter. Ne pas demander trois fois si tout va bien. Ne pas plaisanter sur l'absence. Ne pas commenter la vitesse de la reprise. Ne rien demander frontalement sur ce que Camille a fait de son temps.

Édouard Glissant a formulé un droit que les organisations pensent rarement à accorder, le droit à l'opacité. Pour que l'accueil soit bon, Camille n'a rien à rendre transparent pour nous de son intimité, ni ce qui a été traversé, ni ses raisons, ni la manière de reprendre. Le respect commence par ne pas avoir besoin de tout comprendre.

Je retrouve chez Mélina Ait Amara l'idée que le retrait est un acte, pas un vide. Se retirer n'est pas abandonner, c'est rester disponible à un endroit où l'on ne s'impose pas. C'est ce que je vais essayer de tenir.

Judith Butler rappelle que la vulnérabilité est une condition partagée, jamais l'attribut de quelques-uns. Ce que je prépare vaut pour tout retour d'une absence longue, quelle qu'en soit la cause. Ce texte ne dira jamais laquelle. Faire du retour un statut, ce serait désigner Camille comme fragile.

Le matin du retour, avant l'ouverture.

La porte s'ouvre. Camille entre. Je dis à peine trois mots. Le logiciel s'ouvre, l'accès fonctionne, la page attend sur le bureau. Camille la lit debout, une minute, puis va poser à Charlie la question que la page ne pouvait pas prévoir. Je n'ai rien à ajouter. Que tout fonctionne, c'est la seule chose que je souhaite que Camille remarque sans avoir à la nommer.

Longtemps après.

Je reprends le carnet et le relis avec les quatre moments de Tronto. Se soucier, prendre en charge, prendre soin, ils sont dans ces pages. Le quatrième n'y est pas. Recevoir le soin, c'est la réponse de Camille, et elle ne m'appartient pas. Ce que Camille en a fait, ce que Camille a refusé, déplacé, peut-être répondu sans le dire. Je ne peux pas l'écrire ici. Je peux seulement proposer à Camille, si Camille le souhaite, de relire ces mois avec moi.

Charlie est passé hier. Un collègue s'absente la semaine prochaine, et Charlie prépare déjà son retour. Charlie m'a demandé la dernière page du carnet. Je la lui ai recopiée.

Le mot pont, je ne l'ai écrit nulle part avant cette page, et il m'est pourtant venu plusieurs fois à l’esprit. L'écart permet un pont, à condition que ce pont ne serve pas à effacer l'écart. Ce que j'ai vu ressemble plutôt à un passage tenu ouvert, où l'ancien poste et le nouveau se font face et se travaillent. C'est peut-être ce que François Jullien appelle « l'entre ».

Dernière page du carnet, recopiée pour Charlie.

Ce que je garde, pour la prochaine fois.

  • Inventorier ce qui a changé selon trois familles, le geste, l'organisation, les relations, et ne livrer d'abord que la      première.

  • Faire écrire une page, une seule, par quelqu'un qui a tenu le poste, et compter ce temps.

  • Nommer par écrit qui prend en charge le retour, et que ce soit quelqu'un de la hiérarchie.

  • Dire tôt à la personne qui a occupé la place ce que devient la sienne.

  • Demander à sa direction du temps de reprise, avant la date, et l'inscrire au planning.

  • Ne rien demander sur ce qui a été traversé.

  • Relire à distance, avec la personne si elle le souhaite.

Cette liste vaut pour un retour, et aussi pour toute arrivée dans une équipe, une recrue, une mobilité, une fin de mission. Il suffit de remplacer le mot retour par le mot arrivée.

Et si un retour réussi se mesurait moins à la vitesse à laquelle Camille retrouve le poste qu'à ce que le poste apprend de Camille en le retrouvant ?

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