Une pierre dans la poche

Combien de temps faudrait-il, dans votre organisation, pour vérifier qu'une personne sait vraiment faire ce qu'un document dit qu'elle sait faire ?
La question reste posée. Elle n'a pas besoin d'une réponse tout de suite, seulement d'être gardée, comme on garde une pierre ramassée et mise dans sa poche sans savoir encore pourquoi, et qu'on retrouve plus tard, un jour où elle prend soudain une symbolique qu'elle n'avait pas au moment où on l'a trouvée.
Il y a une confiance tranquille que l'on place dans ce qui est écrit, consigné, signé, comme celle qu'on accorde à un pont qu'on traverse sans le regarder, parce que d'autres l'ont inspecté avant nous. Rien, pourtant, de condamnable à cela, cette confiance dans l'écrit nous a longtemps évité de tout recommencer depuis le début, elle a porté bien plus de monde qu'aucun regard isolé n'aurait pu porter seul. Mais, à force de traverser sans regarder, on finit par ne plus savoir ni ce que le pont porte vraiment ni ce qu'il tait, on finit par oublier que celui qui trace un chemin sait souvent où il désire aller, mais jamais tout à fait par où le terrain, ses accidents, ses obstacles finiront par le laisser passer.
Un référentiel, une grille, une attestation signée en bas de page, sont nés de ce besoin, donner une forme commune à ce qui, sans eux, resterait invisible ou arbitraire, comparer ce qui ne se compare pas d'instinct, protéger d'un jugement trop isolé ou trop partial. Mais un outil qui sert longtemps finit par se faire oublier comme outil, et l'on regarde à travers lui plutôt qu'à côté de lui. Le document devient alors ce qu'on vérifie, et ce qu'il devait seulement représenter s'efface derrière.
Un artisan s'approche d'une soudure qu'il n'a pas faite lui-même. Il ne cherche pas une fiche qui l'accompagnerait ni la case qui l'aurait validée. Il se penche, en silence, assez longtemps pour que son regard ait le temps de faire son travail. Il cherche presque inconsciemment la tension d'un geste qui l'a produite, une juste épaisseur, un léger reflet qui parle à son œil. Rien ne presse, dans cet instant, aucune horloge ne compte les secondes qu'il prend. Et quand il se relève, il sait. Il lui arrive aussi de se tromper, rarement, et de le reconnaître aussi vite qu'il avait affirmé, ce qui ne diminue en rien ce qu'il voit la plupart du temps, avant tout papier, avant toute formulation. Personne ne lui a demandé d'attester cette reconnaissance. Elle existait déjà, entière, bien avant qu'il n'ouvre les yeux sur cette pièce précise. Le pourrait-il seulement. Pour lui, certaines choses n'ont pas de mot pour apparaître, elles ne se donnent pas, elles se vivent, s'habitent, s'incarnent, et cela ne se dit jamais tout à fait.
Un cuisinier, lui, ne regarde pas, il goûte. Une première fois, puis une deuxième, parce qu'une seule n'aurait rien dit de sûr. Quelque chose manque encore, il le sent sans pouvoir le nommer tout de suite, un poids, une rondeur, une amertume qui ne vient pas, une suspension du temps. Il laisse la question rester sans réponse un instant, plutôt que de se précipiter vers un ajout qui comblerait sans ajuster. Aucune recette ne décrit ce moment précis où l'équilibre se trouve, parce que la recette parle d'une sauce en général, quand celle-ci, aujourd'hui, avec ces produits qu'il a sous la main, cette chaleur du jour, n'existera plus jamais tout à fait de la même manière. Il finit par ajouter ce qu'il fallait, presque rien, et le sait avant même d'y goûter à nouveau.
Un marin regarde le ciel bien avant de regarder un instrument, et il ne le regarde pas une seule fois. Il l'a regardé la veille, il le regarde encore le matin, il le regardera dans une heure, parce qu'aucun signe seul ne suffit, c'est leur suite qui parle. Une couleur sur la ligne d'horizon, une odeur portée par le vent, un silence qui s'installe là où il y avait du bruit un instant plus tôt. Des générations avant lui ont appris à lire ainsi, patiemment, transmettant d'une oreille à l'autre une attention plus qu'un savoir, et ce qu'elles savaient, elles le savaient bien avant qu'aucun capteur ne vienne un jour le confirmer.
Un parent écoute son enfant réciter une leçon, un soir, à table.
Les mots sortent dans le bon ordre, la phrase semble correcte, et pourtant quelque chose, dans la façon dont elle est dite, va trop vite ou dans celle dont elle hésite au mauvais endroit, retient l'attention, une incompréhension, avec cette gêne particulière qui ne trompe jamais un parent, même quand la phrase, elle, ne la trahit pas.
Le parent ne consulte aucun indicateur pour trancher. Il n'a pas besoin de relire la leçon, pas besoin de comparer avec hier ou avec un autre enfant du même âge, pas besoin d'une grille qui dirait à partir de quel seuil une hésitation devient un problème. Il sait seulement, parce qu'il a déjà entendu cette voix dire une phrase juste des centaines de fois, ce que cette voix-là ne fait pas d'habitude.
Il pose une question, une seule, qui n'était pas prévue, hors du texte appris par cœur, une question qui oblige à reformuler plutôt qu'à répéter.
Et dans la façon dont la réponse vient, empruntée aux mêmes mots ou inventée avec d'autres, le parent entend ce que la récitation, seule, ne pouvait pas dire…
Il a fallu des années pour que cette reconnaissance s'installe, elle ne s'enseigne pas en un jour, elle se construit dans la proximité avec quelqu'un qu'on voit grandir jour après jour, et elle ne se trompe presque jamais.
Un collègue repense, plus tard dans la journée, à une explication qu'il vient d'entendre. Sur le moment, rien à redire, chaque mot semblait exact. Et pourtant, quelque chose continue de résonner faux, longtemps après que la réunion s'est terminée, une fausse note qu'on entend encore sans savoir nommer la gamme. Il en parle à un autre, qui n'a rien remarqué du tout, et les deux repartent chacun avec leur perception, sans qu'aucune des deux ne soit fausse.
Nul comité de validation n'a enseigné cette perception.
On pourrait croire qu'un même travail, une même matière, un même réel, partagés longtemps, façonnent à la longue une perception commune. C'est pourtant l'inverse qui se vérifie le plus souvent, le temps partagé ne garantit jamais que le résultat d'un travail, la compréhension ou la lecture d'une action, soit identique d'un regard à l'autre, le décodage intime de chacun continue de suivre son propre chemin.
Aucun nom officiel ne recouvre ces reconnaissances ni les autres qui leur ressemblent. Elles ne figurent sur aucun référentiel, elles ne produisent aucune attestation, et c'est peut-être pour cela qu'on a peu à peu cessé de leur faire confiance. On a préféré ce qui se prouve par écrit à ce qui se reconnaît par l'expérience, parce que l'écrit se montre, se classe, se range, et que la reconnaissance vécue ne se montre pas, elle se vit, et se transmet mal à qui ne l'a pas traversée.
Voir ainsi a un coût.
Il faut du temps pour observer un geste plutôt que lire une case cochée.
Il faut de l'attention pour écouter ce qui ne se dit pas tout à fait, un silence qui traîne un peu trop longtemps avant une réponse, un mot choisi à la place d'un autre, plus prudent, moins engageant, une phrase qui s'arrête juste avant d'aller au bout d'elle-même. Cette attention-là ne se range dans aucun compte rendu, elle se consomme entièrement dans l'instant où elle s'exerce, et ne laisse ensuite aucune trace de son passage.
Il faut parfois accepter, aussi, qu'un document, depuis longtemps, décrivait une version standardisée de ce qui se passait, une moyenne, un modèle utile à beaucoup, là où chaque situation réelle restait singulière et débordait toujours un peu le cadre prévu pour elle.
Ce coût ne s'efface pas d'un geste, il se porte quelque part, d'un côté ou de l'autre.
Payer pour voir plus juste, ou perdre un peu de cette justesse en acceptant une mesure commune, plus rapide, plus partageable, plus facile à comparer. Aucun des deux choix n'est le bon en soi, chacun répond à un moment, à une situation précise, moins qu’une décision à prendre une fois pour toutes qu'un équilibre à retrouver chaque fois.
Il existe un mot pour cela, un seul, qu'on peut emporter ou laisser de côté.
Pierre Pastré a passé des années à observer des métiers, et il a fini par le donner, à ces repères qui ne se formulent presque jamais en mots, il les a appelés concepts pragmatiques, pour dire que ce qui se prouve dans l'action garde toujours une part qui échappe au discours qu'on tient sur elle. Nommer ainsi ne retire rien à l'artisan, au cuisinier, au marin, au parent, au collègue, cela dit seulement qu'ils ne sont pas seuls à l'avoir remarqué, sans condamner non plus la norme, qui a sa propre nécessité, rendre comparable, rendre transmissible, protéger d'un regard trop seul. Cela dit simplement ce qu'elle laisse échapper chaque fois qu'elle cherche à tout rendre dicible, ce reste qui ne se laisse ni chiffrer ni cocher, et qui, malgré cela, continue de faire tenir un métier.
Rien de tout cela n'a besoin d'être validé par un mot savant pour exister. Depuis la question posée au début, quelque chose s'est peut-être un peu déplacé, un reflet de soudure, une sauce qui trouve son point, un ciel qui annonce, une phrase d'enfant qui sonne juste ou creux, une explication qui ne convainc jamais tout à fait. Rien n'a été démontré seulement montré, et c'est peut-être cela, voir, plutôt que prouver, et ce déplacement ne se termine jamais tout à fait, il recommence à chaque fois qu'on y revient.
Il n'y a pas que celui qui regarde pour porter cette reconnaissance, elle habite aussi celui qui fait. Le geste, répété assez longtemps, cesse d'être pensé pour devenir réflexe, un souffle qu'on ne surveille plus, aussi naturel qu'une respiration. Ce savoir ne demande à personne la permission d'exister.
Il attendait seulement qu'on cesse de le couvrir, de silence, d'habitude, de cases qui ne regardent jamais tout à fait au bon endroit, ou qui ne peuvent tout simplement pas voir certaines choses, aveugles non par défaut, mais par construction, telle une maille de filet qui laisse toujours passer ce qui est plus fin qu'elle.
Quelque chose, peut-être, glisse encore aujourd'hui entre deux cases, quelque part, sans que personne ne s'en inquiète, parce que rien ne l'a signalé.
Faut-il vraiment s'en inquiéter ? La richesse du vivant, sa pluralité, a peut-être besoin de ce qui ne passe pas dans les mailles d'une pensée standardisée pour continuer d'inventer, pour continuer de féconder ce qui vient.
Une dernière chose, pourtant, mérite d’être reconnue pour ce qu’elle est, une richesse, propre à celui qui la porte, unique comme l’est chaque regard, chaque geste, chaque main qui a appris à son rythme, et qui continue d’apprendre, encore, à chaque fois qu’on la regarde à nouveau.
Vous l’avez déjà, cette pierre, que vous en ayez conscience ou non. Vous ne savez simplement pas encore ce qu’elle garde de vous.
