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Ce qu’une relation peut rendre possible : Lire Rogers aujourd’hui

L’apprentissage ne naît pas seulement des contenus, mais des relations qui rendent possible l’expérience et la réflexion.

Lire Rogers aujourd’hui

Former, ce n’est pas modeler. C’est rendre possible. Une écologie de l’apprentissage


Introduction

Ce texte doit beaucoup à une rencontre.

Introduction

Ce texte doit beaucoup à une rencontre.

Depuis plusieurs mois, je travaille régulièrement avec mon mentor, Christian. Nos échanges portent sur des situations concrètes, des questions de pratique, parfois sur des choix à poser ou des chemins à éclairer. Peu à peu, dans ces conversations sobres et souvent très précises, un nom revenait : celui de Carl Rogers.

Cette rencontre n’est pas entièrement le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans un cadre pédagogique particulier. Le parcours que je suis chez OpenClassrooms repose sur une intuition simple mais exigeante : l’apprentissage ne naît pas seulement des contenus, mais des situations de travail réelles et des relations d’accompagnement qui les rendent fécondes.

C’est dans ce cadre que la relation avec Christian a pris forme.

Christian ne me parlait pas de Rogers comme on évoque une référence académique. Il en parlait comme d’un auteur dont la pensée continue d’habiter sa manière de travailler et d’accompagner les personnes. À travers ses remarques, ses questions, et surtout à travers des actes très concrets, je percevais peu à peu ce que pouvait signifier cette posture : une attention réelle à l’expérience de l’autre, une confiance profonde dans sa capacité à penser et à évoluer, et une exigence qui n’écrase jamais la personne.

Avant même d’ouvrir « Le développement de la personne », j’avais déjà rencontré quelque chose de cette pensée dans la manière dont Christian accompagne. Une façon d’être présent qui n’impose pas de réponses, mais qui éclaire, qui soutient, et qui laisse chacun avancer avec lucidité dans ce qu’il a à comprendre et à transformer.

La lecture de Rogers est alors venue donner une profondeur nouvelle à ce que j’avais commencé à percevoir dans cette relation de travail. Elle a permis de mettre des mots, une cohérence théorique et une histoire intellectuelle sur une manière d’accompagner que j’avais déjà vue à l’œuvre.

Je souhaite donc ouvrir ce texte par un remerciement très simple.

Merci à Christian pour cette transmission patiente, souvent discrète, toujours exigeante. Merci pour ces échanges où la pensée circule librement, mais où les situations concrètes restent toujours le point d’ancrage. Merci, enfin, pour cette manière d’accompagner qui rappelle qu’au-delà des méthodes et des dispositifs, la qualité d’une relation peut parfois transformer profondément une manière de comprendre son propre travail.

C’est à partir de cette expérience que la lecture de Rogers a pris, pour moi, toute sa portée.

La lecture de Rogers n’est alors plus seulement la découverte d’un auteur majeur de la psychologie humaniste. Elle devient une manière de comprendre ce qui se joue dans certaines relations de travail : ces moments rares où une parole, une question ou un geste juste permettent à quelqu’un de reprendre prise sur son expérience et d’élargir sa capacité d’agir.

Dans beaucoup d’organisations, former signifie encore transmettre.

Transmettre un savoir.

Transmettre une méthode.

Transmettre un comportement attendu.

La formation devient alors une mécanique relativement simple : un programme bien structuré, des contenus clairs, des objectifs mesurables et, au terme du parcours, une évaluation censée vérifier que l’apprenant a intégré ce qui lui a été enseigné.

Ce modèle fonctionne parfois. Il produit de l’ordre, de la conformité, de la reproductibilité.

Mais il laisse aussi une impression diffuse : les personnes ont suivi la formation, elles ont compris les contenus, et pourtant quelque chose n’a pas réellement bougé.

L’apprentissage est resté extérieur.

C’est ici que la pensée de Carl Rogers, dans « Le développement de la personne », ouvre une brèche.

Rogers ne commence pas par se demander comment transmettre efficacement un savoir.

Il pose une question plus radicale :

Dans quelles conditions une personne peut-elle réellement se développer ?

Sa réponse renverse la perspective.

Le développement humain ne peut pas être produit comme on fabrique un objet. Il ne peut émerger que dans certaines conditions relationnelles : authenticité, compréhension empathique, reconnaissance de la personne.

Autrement dit, la transformation ne vient pas seulement de ce que l’on enseigne. Elle dépend du climat relationnel dans lequel une personne peut explorer son expérience et lui donner sens.

Cette intuition résonne profondément avec les pratiques de formation des adultes, l’analyse des pratiques ou les pédagogies actives.

Mais elle peut encore être élargie.

Car si l’on prend Rogers au sérieux, la question pédagogique devient une question plus large :

Qu’est-ce que nos dispositifs font aux personnes ?

Augmentent-ils leur capacité à comprendre leur activité, à penser leur expérience, à agir avec plus de justesse ?

Ou bien produisent-ils simplement de la conformité et de l’exécution ?

Cette question rejoint une intuition ancienne formulée par Baruch Spinoza : chaque être humain cherche à persévérer dans son être et à augmenter sa puissance d’agir.

Former pourrait alors être compris comme une pratique très particulière :

Créer des situations où la puissance d’apprendre et d’agir des personnes peut réellement s’élargir.

Mais pour que cette puissance puisse se déployer, une condition supplémentaire apparaît.

Elle a été longuement pensée par les philosophes du care.

Des autrices comme Joan Tronto, Carol Gilligan ou Sandra Laugier ont montré que toute activité humaine repose sur des relations d’attention, de dépendance et de responsabilité mutuelle.

Le care ne désigne pas simplement la gentillesse ou la bienveillance.

Il désigne une éthique de l’attention au monde et aux autres, qui reconnaît la vulnérabilité constitutive des êtres humains.

Apprendre suppose toujours une part de fragilité.

Apprendre, c’est reconnaître que l’on ne sait pas encore, que l’on tâtonne, que l’on peut se tromper.

C’est accepter une position temporaire d’incertitude.

Dans un environnement dominé par la performance, l’évaluation permanente et la comparaison, cette fragilité devient difficile à assumer.

Le care rappelle alors une évidence souvent oubliée :

Les personnes n’apprennent pas dans un climat de menace permanente.

Elles apprennent dans des situations où leur expérience peut être reconnue, où l’erreur peut être pensée, où la parole peut circuler sans humiliation.

Former devient alors une pratique délicate.

Elle consiste à maintenir un cadre suffisamment exigeant pour que le travail intellectuel soit réel, mais suffisamment accueillant pour que les personnes puissent s’y risquer.

Cette tension est au cœur de l’acte pédagogique.

C’est aussi ce qui relie la formation à une question plus profondément politique.

Car lorsque les personnes reprennent prise sur leur expérience, lorsqu’elles deviennent capables d’interpréter leur pratique et d’y introduire du nouveau, la formation touche à quelque chose que Hannah Arendt appelait la natalité : la capacité humaine de commencer.

Dans ces moments-là, l’apprentissage cesse d’être un simple ajustement.

Il devient une possibilité de transformation.

Et c’est peut-être là que l’ingénierie pédagogique trouve son sens le plus profond.

Non pas produire des comportements conformes.

Non pas optimiser des dispositifs techniques.

Mais concevoir des situations où des personnes peuvent devenir davantage auteurs de ce qu’elles font.

Autrement dit, construire une écologie de l’apprentissage.

Une écologie où les savoirs comptent, bien sûr, mais où comptent tout autant la relation, la reconnaissance, la confiance et la responsabilité partagée.

Une écologie où la formation cesse d’être un simple outil de gestion des compétences pour redevenir ce qu’elle peut être :

Un espace où la puissance d’apprendre et d’agir peut s’agrandir.

Former ne consiste pas à modeler les individus.

Former consiste à concevoir des conditions où les personnes peuvent apprendre, penser leur expérience et commencer quelque chose de nouveau dans le monde qu’elles habitent.

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