Ce qu'un budget de formation décide à la place du pédagogue

Piloter sans ordonner 2
Le mail est arrivé un lundi, tôt, avant que le bureau ne se remplisse. Je l'ouvre en gardant mon manteau, l'ordinateur pas encore réchauffé. L'objet ne dit rien de particulier, compte-rendu du comité de direction. Le corps du message, lui, dit tout en une phrase, moins trente-quatre pour cent sur l'enveloppe formation.
Je n'étais pas dans la salle. Personne ne m'avait demandé mon avis avant que le chiffre ne soit arrêté. Je le découvre comme tout le monde, par écrit, le lendemain.
Le parcours concerné, je le connais par cœur, je l'ai construit. La montée en compétence des nouveaux vendeurs et vendeuses, quarante-cinq personnes environ sur deux cent cinquante fixes, dans un métier où l'on perd du monde plus vite qu'on n'en garde, boutiques d'usines, rythme soutenu, clientèle exigeante sur un temps très court.
Ce parcours reposait en partie sur des intervenants extérieurs, des professionnels venus d'autres enseignes.
En lisant la phrase du mail, je comprends avant même de faire le calcul que ce sont eux qui sautent. Ce n'est pas écrit noir sur blanc, mais un budget de formation se lit comme une carte, on sait tout de suite où passe la coupe. Les prestataires externes sont la ligne la plus visible, la plus simple à retirer d'un tableur, la première sur laquelle on tranche quand il faut trouver trente-quatre pour cent sans toucher aux effectifs internes.
Je n'ai pas eu de réunion pour en discuter. J'ai eu un chiffre, et un cursus à revoir avec.
Ma première pensée n'a rien eu de noble. Couper les prestataires, refaire le planning avec ce qui restait, signer, avancer. J'ai commencé à rédiger un mail dans ce sens, deux lignes, presque envoyées, 10 secondes, une forme de lassitude plus que de conviction, l'envie de ne pas avoir à se battre ce matin-là.
Ce que la ligne comptable ne pouvait pas voir, ce jour-là, c'est que ce regard venu d'ailleurs n'était pas seulement un savoir-faire de plus. C'était d'abord une position, extérieure, sans rien à défendre dans la maison, ni les habitudes, ni les rivalités, ni ce qu'on n'ose pas dire à quelqu'un qu'on recroisera à la machine à café le lendemain. Cette neutralité-là libérait des questions et des aveux qu'aucun formateur interne, aussi compétent soit-il, n'aurait recueillis de la même façon. Yves Schwartz appelle renormalisation ce moment discret où quelqu'un ajuste une règle reçue d'en haut pour qu'elle tienne dans le réel qu'il affronte. Les intervenants extérieurs rendaient cet ajustement possible, précisément parce qu'ils n'appartenaient à aucun des deux camps que la règle et le réel dessinaient dans cette maison. Aucun tableur ne mesure ce genre de chose, et ce matin-là, moi non plus, je ne l'ai pas mesuré tout de suite.
J'ai donc fini par ne surtout pas envoyer ce mail.
Ce jour-là, il y a seulement un parcours amputé d'une matière que je ne peux pas remplacer moi-même, et quarante-cinq personnes qui allaient commencer leur métier avec un peu moins que ce qui avait été pensé pour elles.
La suite s'est jouée dans les jours qui ont suivi. L'OPCO avait fait évoluer ses critères de financement, et en reformulant l'objectif de l'action inscrite au plan de développement des compétences pour qu'elle y entre. Une enveloppe a suivi, qui a fini par dépasser ce qui avait été perdu. Le parcours est même devenu plus riche qu'avant. Mais ce lundi matin, en gardant mon manteau devant cet écran qui met du temps à s'allumer, je ne savais encore rien de tout cela. Je savais seulement ce que la décision d'un comité, prise sans moi, venait de retirer d'un parcours que j'avais mis des mois à construire, et combien il m'aurait été facile, ce jour-là, de laisser faire.
Ce que j'ai appris ce jour-là ne tenait pas dans le chiffre. Il tenait dans ce mail resté en brouillon, dans ces secondes où j'ai failli laisser le tableur écrire la suite à ma place.
Le dernier article publié, « Un reste que personne ne comble », Piloter sans ordonner 1.
