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Ce que le corps a compris avant nous

Ce que le corps a compris avant nous


J'ai coché toutes les cases.

Présent. Attentif. Participatif.

J'ai pris des notes. J'ai souri aux exercices. J'ai même posé une question intelligente à la pause.

Et pourtant, depuis ce matin, ma nuque est une barre de fer.

Le thème de la formation ? Le leadership bienveillant.

Je connais le sujet. J'ai lu les livres. J'ai animé des réunions sur la qualité de vie au travail. Je pourrais presque prendre la place de la formatrice.

Alors pourquoi ce corps qui refuse de faire semblant ?

À chaque fois qu'un exemple évoque la confiance, quelque chose se serre derrière mes épaules.

Je change de position. Je bois un café. Je me dis que ça passera.

Ça ne passe pas.

La formatrice s'approche pendant un exercice. Elle ne me demande pas ce que j'en pense. Elle ne cherche pas à interpréter. Elle regarde simplement mes épaules.

  • Vous êtes tendu.

Je souris.

  • Non, ça va.

Elle hoche la tête.

  • Ce n'est pas une critique. C'est une information.

Puis elle ajoute :

  • Si  vous voulez, on peut juste rester un instant avec cette tension. Sans la régler. Sans lui donner de sens. Juste la sentir.

Je trouve la proposition étrange. Je suis venu apprendre des méthodes, pas écouter ma nuque.

Mais je ferme les yeux.

Trente secondes. Peut-être moins.

Et soudain me revient l'image de ce chef de service qui dit toujours oui. Oui aux décisions. Oui aux changements. Oui aux projets. Puis qui, dans les faits, fait exactement l'inverse.

Cela fait des mois que tout le monde le sait. Des mois que personne n'en parle. Pas même moi.

Je n'y avais pas pensé une seule fois de la matinée.

Ma nuque, si.

Quand j'ouvre les yeux, la formatrice n'a rien ajouté. Aucune explication. Aucun conseil.

Elle ne m'a pas appris quelque chose.

Elle a fait une place à quelque chose que je savais déjà.

Je repars avec une question qui ne figurait dans aucun objectif pédagogique :

Combien de tensions, dans nos équipes, portent des vérités que nous ne nous disons pas ?


Éclairage

Cette histoire ne parle pas vraiment du corps. Elle parle du statut du savoir.

Nous accordons spontanément du crédit à ce qui est formulé, argumenté, conscient. Nous accordons beaucoup moins d'attention à ce qui se manifeste sous forme d'inconfort, d'hésitation, d'agacement ou de fatigue.

Or il existe peut-être un savoir qui précède les mots. Un savoir encore informe, que le corps éprouve avant que la pensée ne le formule.

Chez John Dewey, l'expérience n'est jamais purement intellectuelle : elle est d'abord une transaction sensible avec le monde. Le sens émerge d'une perturbation, d'une résistance, d'un déséquilibre. Chez Yves Clot, le réel de l'activité ne se réduit pas à ce qui est fait. Il comprend aussi ce qui est empêché, retenu, contrarié, et cela passe souvent par le corps.

Quant à la formatrice, elle incarne une posture rare : non pas celle qui apporte la réponse, mais celle qui suspend son pouvoir d'expliquer pour laisser apparaître une expérience. C'est probablement le point le plus original de ce récit : l'efficacité du retrait.

Dans beaucoup d'organisations, nous confondons vitesse et efficacité. Nous pensons qu'aider consiste à apporter rapidement une solution.

Pourtant, certaines prises de conscience exigent d'abord un ralentissement. Le plus difficile n'est pas toujours d'expliquer. C'est parfois de laisser advenir.

La prochaine fois qu'une réunion vous épuise sans raison apparente, n'essayez pas immédiatement de comprendre. Arrêtez-vous une minute. Demandez-vous où est la tension, quand elle apparaît, quel sujet la renforce, ce qu'elle sait que vous ne voulez pas encore regarder.

Vous n'obtiendrez peut-être pas une réponse. Mais vous déplacerez votre attention. Et ce déplacement est déjà une forme d'apprentissage.

Nous demandons souvent à nos équipes : « Qu'en pensez-vous ? » C'est une bonne question. Mais parfois, une autre la précède : « Qu'est-ce qui résiste en vous ? »

Car ce qui résiste n'est pas toujours un obstacle. C'est parfois une connaissance qui cherche encore ses mots.

Former, alors, ce n'est pas seulement transmettre des idées. C'est apprendre à écouter ce qui, en nous, sait déjà quelque chose du monde avant même que nous sachions le dire.

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