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Ce que les enfants savent déjà

Ce que les enfants savent déjà


Il y a cinq ans, un grand chantier ferroviaire a construit un mur devant une école de la Plaine Saint-Denis. Trois cents mètres de béton. Nécessaire.

Ce que le mur avait effacé, ce n'était pas seulement une vue. C'était un horizon familier, celui que des d'enfants avaient regardé depuis leurs fenêtres de classe, les voies, les trains, le mouvement du monde juste derrière la cour. Du jour au lendemain, rien. Un mur.

Les parents étaient en colère. Les enseignants aussi. Et les enfants portaient quelque chose que personne n'avait encore su nommer.

Nous aurions pu organiser une réunion d'information. Expliquer le projet, les délais, les raisons. Distribuer des plaquettes. Répondre aux questions. Passer à autre chose.

Nous avons proposé quelque chose de différent.


S'emparer du mur

Avec des artistes-animateurs professionnels engagés pour l'occasion, pas pour faire à la place des enfants, mais pour tenir l'espace et les outils, nous avons ouvert un chantier d'un autre genre. Pendant plusieurs mois, de la maternelle au CM2, les enfants ont travaillé sur la fresque. Le thème était l'histoire ferroviaire, ce territoire qu'ils habitaient depuis leur naissance sans toujours savoir ce qu'il portait. Ils ont cherché, dessiné, recommencé, discuté entre eux de ce qu'ils voulaient dire et de comment le dire.

Notre rôle n'était pas de guider vers un résultat. C'était de créer un espace dans lequel leur intelligence pouvait se déployer librement, avec les contraintes réelles d'un mur de plusieurs dizaines de mètres, d'une matière, d'une histoire à raconter.

Le jour de la présentation aux parents, quelque chose s'est passé que je n'avais pas prévu dans cette forme-là.

Des enfants de cinq ans expliquaient à leurs parents ce qu'ils avaient voulu dire. Pas ce qu'on leur avait appris à dire. Ce qu'eux avaient voulu dire, depuis ce qu'ils étaient, depuis ce qu'ils avaient vu et ressenti et pensé pendant ces mois de travail. Et les parents les regardaient comme s'ils les découvraient. Certains pleuraient. Pas de tristesse. De reconnaissance.

Ce moment, je le porte encore.


Ce que Rancière nomme

Je lis en ce moment Jacques Rancière, Le Maître ignorant, un texte philosophique qui part d'une expérience pédagogique du XIXe siècle pour dire quelque chose d'essentiel sur ce que signifie apprendre, enseigner, et se faire comprendre.

Il y a dans ce livre une formule qui nomme exactement ce qui s'est passé ce jour-là devant ce mur.

« Seul l'égal comprend l'égal. »

Ce n'est pas une position généreuse ou idéaliste. C'est une condition épistémologique, c'est-à-dire une condition de la connaissance elle-même. Si je pars du présupposé que l'autre ne peut pas vraiment comprendre, je ne cherche pas à me faire comprendre de lui. Je l'informe. Je le convaincs. Je le gère. Et ce faisant, je ferme ma propre intelligence, parce qu'une intelligence qui ne cherche pas à se faire comprendre d'un égal se referme sur elle-même.

Appliqué à ce mur, à ces enfants, à ces parents : si j'étais arrivé avec la certitude que les enfants avaient besoin d'être accompagnés vers une compréhension qu'ils n'avaient pas encore, j'aurais organisé un atelier pédagogique bien conçu, avec des objectifs, des étapes, des résultats mesurables. J'aurais peut-être produit quelque chose de beau. Mais pas ce qui s'est passé ce jour-là.

Ce qui s'est passé ce jour-là, c'est que les enfants ont pris une part que rien ne leur avait donnée. Ils ont transformé ce qui leur était arrivé, ce mur imposé, cette vue effacée, en quelque chose qui leur appartenait. Et en le faisant, ils ont déplacé quelque chose dans la salle. Les parents ne regardaient plus leurs enfants comme des enfants à informer sur le chantier. Ils les regardaient comme des gens qui avaient quelque chose à dire sur leur propre territoire.


Ce que Rancière ajoute

Il y a un autre passage du livre qui m'a traversé.

Rancière dit que nous ne savons pas que les intelligences sont égales. Il dit que c'est un pari. «Nous disons qu'ils le sont peut-être. C'est notre opinion et nous tâchons, avec ceux qui le croient comme nous, de la vérifier.»

Cette honnêteté m'a frappé. Ce n'est pas une certitude que j'apporte dans une salle. C'est un pari que je propose, et que les gens acceptent ou non de tenir avec moi.

Depuis trente-cinq ans, c'est ce que je fais dans les dispositifs de formation et de médiation que j'anime. Je propose ce pari. Que chacun porte quelque chose d'intelligent sur ce qu'il vit et ce qu'il fait. Que ce quelque chose mérite d'être rendu visible et partageable. Que le travail collectif consiste à le révéler, pas à l'injecter de l'extérieur.

Parfois le pari est tenu. Et quelque chose se produit que personne n'avait prévu, précisément parce que personne ne l'avait prévu.

Parfois il ne l'est pas. Parce que le cadre est trop contraint, parce que la méfiance est trop grande, parce qu'une hiérarchie silencieuse dans la salle a déjà distribué les places avant que quiconque ait pris la parole. Dans ces moments, l'intelligence collective attend une permission qui ne vient pas.

Ce jour-là devant ce mur, le pari a été tenu. Par des enfants de cinq ans à onze ans. Devant leurs parents. Sur trois cents mètres de béton transformés en histoire.


Ce que ça dit sur le travail

Rancière écrit quelque chose que j'aurais voulu lire bien plus tôt : «chacun de nous est artiste dans la mesure où il effectue une double démarche ; il ne se contente pas d'être homme de métier, mais veut faire de tout travail un moyen d'expression ; il ne se contente pas de ressentir, mais cherche à faire partager.»

Ces enfants étaient artistes au sens de Rancière. Pas parce qu'ils dessinaient, mais parce qu'ils voulaient dire quelque chose et faire partager ce qu'ils avaient voulu dire. Et cette double intention, n'importe qui peut l'avoir. Un enfant de maternelle. Un riverain en colère. Un praticien qui rend compte de sa pratique dans un groupe de travail.

Ce que le dispositif peut faire, au mieux, c'est créer les conditions dans lesquelles cette intention peut naître et se déployer. Pas la produire. Pas la programmer. Créer l'espace dans lequel elle devient possible.

C'est ce que je cherche à faire depuis le début. Pas toujours avec succès. Mais toujours avec ce pari-là comme point de départ.

Parce que sans lui, on ne fait que du bruit ensemble. Et les murs restent des murs.

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