
Bruno Delannay
Ingénieur Responsable Pédagogique
Qualiopi · RNCP · Multimodal
Ce que Spinoza m’a appris sur l’évaluation : une évaluation qui diminue la puissance d’agir de l’apprenant manque une part essentielle de sa fonction.
Évaluer sans diminuer la puissance d’agir : une autre lecture de l’évaluation en formation

Dans les dispositifs de formation, l’évaluation occupe une place particulière.
Elle peut prendre de nombreuses formes :
Questionnaire, étude de cas, mise en situation, certification, échange réflexif.
Selon les contextes, elle peut servir à vérifier des acquis, accompagner une progression ou sécuriser une reconnaissance professionnelle.
Avec les années, en direction d’équipes, en médiation de terrain, puis dans l’ingénierie pédagogique, une question s’est peu à peu imposée à moi :
Que produit réellement une évaluation chez la personne qui la traverse ?
Cette question a pris, il y a quelques années, une autre profondeur lorsque j’ai découvert les travaux du philosophe Baruch Spinoza.
La joie comme augmentation de la puissance d’agir
Chez Spinoza, la joie ne renvoie pas simplement à une émotion agréable.
Elle désigne un mouvement plus profond :
L’augmentation de notre puissance d’agir, c’est-à-dire notre capacité à comprendre, à décider et à agir dans le monde.
À l’inverse, certaines expériences peuvent réduire momentanément cette capacité :
On hésite davantage, on se replie, on agit moins.
Transposée au champ de la formation, cette idée ouvre une perspective intéressante.
Une évaluation n’est pas seulement un outil de mesure.
C’est aussi une expérience vécue par l’apprenant.
Et comme toute expérience, elle laisse une trace.
Après l’évaluation, que se passe-t-il pour la personne ?
Lorsque je conçois ou accompagne un dispositif d’évaluation, une question simple me guide désormais :
Que devient la personne après ce moment ?
L’évaluation peut parfois clarifier un raisonnement, révéler une progression, ouvrir un nouvel espace de compréhension.
Elle peut aussi, selon la manière dont elle est vécue, susciter un doute, une hésitation ou un retrait temporaire.
Ces effets ne tiennent pas seulement au résultat obtenu.
Ils tiennent aussi à la manière dont le processus est conçu, expliqué et accompagné.
Dans cette perspective, l’évaluation devient moins un moment isolé qu’un moment situé dans un parcours d’apprentissage.
Un moment qui peut soutenir la progression
Dans les métiers de la formation, on distingue souvent différentes fonctions de l’évaluation : formative, sommative, certificative, diagnostique.
Ces catégories sont utiles pour structurer les dispositifs.
Mais dans l’expérience des apprenants, l’évaluation reste souvent un moment très particulier : un instant où l’on cherche à comprendre ce que l’on sait réellement, ce qui reste à travailler et comment poursuivre.
C’est pourquoi j’essaie aujourd’hui de concevoir l’évaluation comme un point d’appui pour la progression.
Concrètement, cela peut passer par des gestes simples :
Expliciter les attentes
Rendre visibles les critères
Permettre des ajustements ou des reprises
Formuler des retours qui éclairent la suite.
Dans cette logique, l’évaluation devient un repère dans le chemin, plutôt qu’un point final.
L’exigence comme soutien
Penser l’évaluation de cette manière ne signifie pas atténuer l’exigence.
Au contraire, une exigence clairement formulée peut être très structurante.
Elle permet à chacun de comprendre ce qui est attendu et de situer sa progression.
Lorsqu’elle est accompagnée d’explications et de retours constructifs, cette exigence peut devenir un véritable levier d’apprentissage.
Elle contribue à transformer l’évaluation en outil de compréhension, plutôt qu’en simple mesure.
Une dimension relationnelle
Avec l’expérience, j’ai également pris conscience que l’évaluation s’inscrit toujours dans une relation.
Elle suppose un cadre, une confiance minimale et un dialogue possible.
Dans les dispositifs que je conçois ou que j’accompagne, je m’efforce donc de préserver cet équilibre : un cadre clair, mais aussi un espace où l’apprenant peut comprendre ce qui se joue et comment continuer à progresser.
Cette attention ne vise pas à simplifier l’évaluation, mais à la rendre plus lisible et plus utile pour ceux qui apprennent.
Une boussole simple
La lecture de Spinoza m’a finalement laissé une forme de boussole intérieure.
Après un moment d’évaluation, j’essaie de me demander :
Cette expérience a-t-elle contribué à renforcer la capacité d’agir de la personne ?
Si l’apprenant repart avec une compréhension plus claire, un repère pour avancer ou une envie renouvelée d’apprendre, alors l’évaluation a probablement rempli une part importante de sa fonction.
Évaluer, c’est accompagner un devenir
Dans les métiers de la formation, nous mobilisons de nombreux outils : référentiels, grilles, indicateurs, certifications.
Ils sont nécessaires pour garantir la qualité et la reconnaissance des dispositifs.
Mais derrière ces outils, il y a toujours des trajectoires humaines.
Évaluer quelqu’un, c’est toujours, d’une certaine manière, intervenir dans un moment de son parcours.
C’est peut-être pour cela que l’évaluation mérite d’être pensée avec autant de rigueur que de délicatesse.
Non pas pour atténuer l’exigence, mais pour faire en sorte que cette exigence soutienne la progression et l’élan d’apprentissage.
Et c’est peut-être là que la philosophie rejoint, très simplement, le travail quotidien de la formation.
Quelques repères pour concevoir une évaluation exigeante et soutenante
Avec le temps, certaines pratiques me semblent aider à faire de l’évaluation un moment utile pour l’apprentissage.
Elles ne constituent pas une méthode. Elles proposent plutôt des points d’attention concrets pour construire des évaluations à la fois lisibles, rigoureuses et respectueuses des personnes.
Clarifier ce qui est attendu
Clarifier les attentes ne consiste pas seulement à annoncer un thème ou une consigne générale. Il s’agit de rendre visibles, en amont, les éléments sur lesquels portera réellement l’évaluation.
Cela suppose, par exemple, de préciser :
L’objet évalué : une connaissance, une compétence, un raisonnement, une posture, une production, une capacité à mobiliser des ressources dans une situation donnée
Le niveau attendu : restitution, compréhension, analyse, mise en œuvre, adaptation, argumentation
Les critères de réussite : ce qui permettra de considérer que le travail est abouti ou non
Les indicateurs observables associés à ces critères : ce qui sera concrètement regardé dans la copie, la production ou la situation
Par exemple, si l’on évalue une animation de séquence de formation, dire à l’avance que seront observés la clarté des consignes, l’adaptation au public, la gestion du temps et la qualité des interactions change profondément l’expérience des apprenants. L’évaluation devient plus lisible. Elle repose moins sur une impression globale et davantage sur des repères compréhensibles.
Relier l’évaluation au travail réel
Une évaluation soutenante ne cherche pas uniquement à vérifier ce qui a été retenu. Elle cherche aussi à observer ce qui peut être mobilisé dans une situation proche du réel.
Cela conduit à privilégier, lorsque c’est possible :
Des études de cas issues de situations professionnelles plausibles
Des mises en situation proches des contraintes réelles du métier
Des productions attendues dans le travail : mail, support, diagnostic, argumentaire, plan d’action, entretien simulé
Des consignes contextualisées : pour qui, pour quoi, dans quel délai, avec quelles contraintes
Ce lien au réel a un double effet. Il rend l’évaluation plus signifiante pour l’apprenant, et il permet d’observer non seulement ce qu’il sait, mais ce qu’il parvient à faire avec ce qu’il sait.
Transformer le retour en point d’appui
Un retour utile ne se limite pas à dire qu’un travail est satisfaisant ou insuffisant. Il aide à comprendre ce qui a été réussi, ce qui reste fragile et ce qui peut être retravaillé.
Pour cela, un retour gagne à être :
Situé : il porte sur des éléments précis, non sur une impression générale
Compréhensible : il utilise un vocabulaire clair, directement relié aux critères
Équilibré : il identifie à la fois les appuis et les points de vigilance
Orienté vers la suite : il indique une prochaine étape de progression
Par exemple, plutôt que d’écrire « manque de maîtrise », il est souvent plus utile de préciser : «l’analyse est pertinente, mais elle gagnerait à être davantage reliée aux objectifs annoncés » ou « la réponse est juste sur le fond, mais les critères de priorisation ne sont pas encore explicités ».
Ce type de retour ouvre un chemin de travail.
Laisser une place à la reprise
Dans certains contextes, l’évaluation peut intégrer une possibilité de reprise, de révision ou d’amélioration. Cette possibilité ne diminue pas l’exigence. Elle reconnaît simplement que certaines compétences se construisent dans l’ajustement.
Cette reprise peut prendre plusieurs formes :
Une seconde version d’un travail après retour
Un complément ciblé sur un point non acquis
Une nouvelle mise en situation centrée sur les critères fragiles
Un temps d’auto-correction guidée à partir d’une grille
Ce principe est particulièrement utile lorsque l’objectif est le développement d’une compétence durable plutôt que la simple clôture d’un exercice. Il fait de l’évaluation un moment d’apprentissage à part entière.
Préserver la dignité professionnelle
L’évaluation touche rarement à la seule performance technique. Elle atteint aussi la manière dont chacun se représente sa légitimité, sa compétence ou sa place dans le collectif.
Préserver la dignité professionnelle suppose donc une attention concrète à plusieurs éléments :
Distinguer ce qui relève du travail produit de ce qui touche à la personne
Éviter les formulations globalisantes ou définitives
Ne pas exposer inutilement une difficulté devant le groupe
Permettre à chacun de comprendre sur quoi porte réellement le jugement
Dire « cette production reste incomplète au regard du critère d’argumentation » n’a pas les mêmes effets que dire « vous n’avez pas compris ». Dans les deux cas, une limite est nommée. Mais dans le premier, elle reste travaillable.
Faire de l’évaluation un moment de dialogue
Lorsque le contexte le permet, l’évaluation gagne à intégrer un espace de dialogue, même bref. Non pour négocier les critères, mais pour rendre possible une compréhension partagée.
Ce dialogue peut prendre la forme :
D’un temps de débriefing après une mise en situation
D’un retour croisé entre évaluateur et apprenant
D’une auto-évaluation argumentée avant le retour final
D’une relecture accompagnée d’une production
Ces temps permettent souvent de faire apparaître des éléments que l’évaluation seule ne montre pas : raisonnement suivi, arbitrages réalisés, difficultés rencontrées, choix assumés. Ils enrichissent la lecture du travail sans affaiblir le cadre.
Une invitation à penser l’évaluation comme un appui
Au fond, ces repères n’ont pas pour but de rendre l’évaluation plus confortable.
Ils invitent plutôt à la rendre plus juste dans ses effets.
Une évaluation exigeante peut tout à fait être structurante, à condition qu’elle soit lisible, reliée au réel, accompagnée de retours précis, et pensée comme un moment qui aide à poursuivre le chemin.
Dans cette perspective, évaluer ne consiste plus seulement à mesurer un acquis. Cela consiste aussi à créer les conditions dans lesquelles une personne peut mieux comprendre ce qu’elle sait déjà, ce qu’elle ne sait pas encore, et ce qui peut l’aider à continuer d’apprendre.