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Participation prescrite et développement du pouvoir d'agir: ce que les institutions ne peuvent pas organiser 1/2

Participation prescrite et développement du pouvoir d'agir : ce que les institutions ne peuvent pas organiser 1/2


Introduction

Les institutions aiment la participation. Elles l'organisent, la cadrent, la mesurent. Elles créent des espaces, fixent des ordres du jour, attendent des livrables.

Et pourtant.

Quelque chose, souvent, ne passe pas. Une idée qu'on n'a pas osé formuler. Un désaccord qu'on a ravalé pour ne pas ralentir le groupe. Un regret qui s'installe après la séance, silencieux, sans destinataire.

Ces traces-là n'apparaissent dans aucun compte rendu.

Yves Clot appelle cet écart le réel de l'activité. Ce que les sujets ont accompli ne représente qu'une partie de ce qu'ils ont vécu. Le réel comprend aussi ce qu'ils n'ont pas pu faire, ce qu'ils ont retenu, ce qu'ils auraient voulu tenter autrement. Cette part n'est pas un résidu. Elle est souvent ce qui compte le plus pour la personne.

Or les dispositifs à participation prescrite sont construits pour produire de l'activité réalisée. Ils tendent, par leur logique propre, à laisser le reste dans l'ombre.

Une question se pose alors, modestement, mais sérieusement.

Dans ces dispositifs, à quelles conditions quelque chose peut-il se développer au-delà de ce qui est prescrit ? À quelles conditions les sujets restent-ils auteurs de leur expérience, plutôt que simples exécutants d'une participation organisée pour eux ?

Ce texte ne prétend pas répondre à ces questions de manière définitive. Il cherche à les habiter.


Ce que l'institution organise : l'activité réalisée

Participer, dans un cadre institutionnel, c'est presque toujours répondre à une invitation dont les contours ont été définis avant l'arrivée des participants.

Un thème est posé. Un format est choisi. Un temps est alloué. Des résultats sont attendus. La participation est réelle, personne ne joue la comédie. Mais elle s'inscrit dans un périmètre tracé à l'avance, par d'autres, pour des raisons qui ne sont pas toujours explicitées.

C'est ce qu'on peut appeler la participation « prescrite ». Non pas une participation forcée, ni une participation factice. Plutôt une participation dont les conditions de possibilité sont déjà largement fixées quand les sujets entrent dans la salle.

Ce cadre produit quelque chose de concret et d'utile. Des échanges ont lieu. Des idées circulent. Des décisions sont prises ou préparées. Des traces sont conservées, comptes rendus, synthèses, recommandations. L'institution peut rendre compte de ce qui s'est passé. Elle peut évaluer, comparer, améliorer le dispositif.

Ce niveau est nécessaire. Il serait naïf de le nier.

Mais il ne dit rien de ce que les participants ont réellement traversé. Il dit ce qui a été produit, pas ce qui a été vécu. Il documente l'activité réalisée, ce qui a effectivement eu lieu, ce qui est visible, ce qui peut être rapporté.

Or l'activité réalisée n'est jamais toute l'activité.

Ce que chaque participant a mobilisé pour être là, ses doutes, ses arbitrages, ses renoncements, ses espoirs discrets, reste largement hors champ. Non par mauvaise volonté de l'institution. Mais parce que ses outils sont construits pour capter ce qui se dit, pas ce qui se tait. Ce qui aboutit, pas ce qui résiste. Ce qui converge, pas ce qui hésite.

C'est là que commence la question.


Ce que l'institution ne voit pas : le réel de l'activité

Il existe un écart, dans toute activité humaine, entre ce qui se fait et ce qui se vit.

Yves Clot a nommé cet écart avec précision. Le réel de l'activité ne se réduit pas à ce qui a été accompli. Il comprend aussi ce qu'on a voulu faire sans y parvenir. Ce qu'on a empêché de faire. Ce qu'on a retenu au dernier moment. Ce qu'on imagine pouvoir faire autrement, la prochaine fois.

Ces dimensions ne sont pas anecdotiques. Elles constituent la texture même de l'expérience du sujet. Et c'est précisément dans cet écart, entre ce qui a été réalisé et ce qui aurait pu l'être, que se loge la possibilité du développement.

Prenons un exemple simple.

Un participant quitte une réunion de concertation avec le sentiment d'avoir dit l'essentiel. Mais aussi avec quelque chose d'autre : la conscience d'une idée qu'il n'a pas osé formuler, d'un désaccord qu'il a ravalé, d'une question qu'il a jugée trop risquée. Ce reste n'est pas une défaillance. C'est le signe qu'il s'est passé quelque chose de réel pour lui, quelque chose qui déborde le compte rendu.

Ce reste est une ressource.

S'il peut être verbalisé, examiné, partagé avec d'autres, il devient matière à réflexion. Il ouvre la possibilité de comprendre ce qui a empêché, ce qui a retenu, ce qui pourrait être fait différemment. C'est ce mouvement, du vécu vers la conscience de ce vécu, que Clot associe au développement du pouvoir d'agir.

Mais pour que ce mouvement ait lieu, il faut que quelque chose soit possible que les dispositifs à participation prescrite rendent difficile : un espace où ce qui n'a pas été dit peut être dit. Où ce qui a résisté peut être examiné. Où le non-réalisé n'est pas une honte mais une information.

La question n'est donc pas de savoir si l'institution organise bien la participation. Elle est de savoir si elle laisse de la place à ce qui déborde son organisation.


Ce que le développement exige : l'expérience comme transaction

Le développement ne vient pas automatiquement de la participation. Il ne suffit pas d'être présent, d'écouter, de prendre la parole. On peut traverser des dizaines de réunions sans que rien ne se transforme vraiment.

John Dewey l'avait compris très tôt. Toute expérience n'est pas éducative. Certaines expériences ouvrent, elles déplacent quelque chose, elles obligent à reconsidérer, elles laissent le sujet différent de ce qu'il était en entrant. D'autres ferment, elles confirment ce qu'on savait déjà, elles répètent un pattern connu, elles n'engagent rien de vivant.

Ce qui fait la différence, pour Dewey, c'est la qualité de la transaction entre le sujet et son environnement.

Le mot transaction est important. Ce n'est pas une simple interaction, où deux entités se touchent sans se transformer. C'est un échange où les deux termes sont modifiés. Le sujet agit sur la situation, et la situation agit sur le sujet. Quelque chose résiste, surprend, dérange l'équilibre attendu. Et c'est précisément cette résistance qui rend l'expérience féconde.

Dans un dispositif participatif, cela signifie quelque chose de concret.

Si un participant ne rencontre aucune résistance, si tout ce qu'il dit est accueilli sans friction, si le dispositif absorbe les contributions sans les soumettre à l'épreuve du réel, il ne se passe pas grand-chose pour lui. Il a parlé. Il n'a pas nécessairement pensé.

À l'inverse, si la résistance est trop forte, si les contributions sont systématiquement écartées, si le cadre est trop étroit pour accueillir la différence, le sujet se retire. Il apprend à ne plus s'engager.

Le développement se joue dans un espace intermédiaire. Là où quelque chose résiste suffisamment pour obliger à chercher, sans écraser la possibilité de chercher.

Cet espace ne se décrète pas. Il se construit, avec soin, dans la manière dont un dispositif est conçu et animé. Il suppose que l'institution accepte une certaine imprévisibilité, que ce qui va se passer ne soit pas entièrement écrit à l'avance.

C'est peut-être là l'exigence la plus difficile à tenir pour une institution : organiser les conditions d'une expérience qu'elle ne contrôle pas entièrement.


Les conditions concrètes : ce qu'un dispositif doit préserver

Si le développement naît de l'écart entre ce qui est réalisé et ce qui est vécu, alors la question devient pratique.

Que faut-il préserver, dans un dispositif, pour que cet écart reste vivant, et fécond ?

Quatre conditions me semblent essentielles. Elles ne sont pas des recettes. Elles sont des orientations, des vigilances à maintenir dans la durée.

Préserver des espaces de verbalisation hors prescription

Le premier geste est peut-être le plus simple à comprendre, et le plus difficile à accepter pour une institution.

Il faut des moments où les participants peuvent dire ce qui n'a pas été dit. Ce qu'ils n'ont pas osé formuler. Ce qu'ils regrettent d'avoir tu. Ce qu'ils auraient voulu tenter autrement.

Ces moments ne produisent pas de livrables. Ils ne s'inscrivent pas facilement dans un ordre du jour. Ils peuvent paraître inefficaces, voire déstabilisants.

Mais c'est précisément dans ces espaces que le réel de l'activité devient accessible, à soi-même et aux autres. Et c'est souvent là que se produit le déplacement le plus significatif pour un sujet.

Accueillir le conflit comme ressource

Les dispositifs participatifs cherchent naturellement le consensus. C'est compréhensible. Le consensus rassure, il permet d'avancer, il donne l'impression que la participation a porté ses fruits.

Mais le consensus trop rapide est souvent un consensus de surface. Il recouvre des désaccords qui n'ont pas eu le droit d'exister pleinement.

Or le désaccord, lorsqu'il peut s'exprimer dans un cadre suffisamment sécurisant, est une ressource. Il oblige à préciser sa pensée, à entendre une perspective différente, à chercher une formulation plus juste. Il met les sujets au travail d'une manière que le consensus ne permet pas.

Un dispositif qui protège le désaccord ne cherche pas la friction pour elle-même. Il reconnaît que la pensée se développe souvent dans la confrontation, pas malgré elle.

Protéger le non-réalisé

Ce qui n'a pas été fait mérite autant d'attention que ce qui a été accompli.

Pourquoi une idée n'a-t-elle pas pu être portée ? Qu'est-ce qui a empêché telle proposition d'émerger ? Pourquoi certains participants se sont-ils tus à tel moment ?

Ces questions ne cherchent pas à culpabiliser. Elles cherchent à comprendre ce que le dispositif a rendu possible, et ce qu'il a, peut-être involontairement, rendu impossible.

Cette attention au non-réalisé suppose une posture particulière de la part de ceux qui conçoivent et animent les dispositifs. Non pas une posture d'évaluation, mais une posture d'enquête. Quelque chose s'est passé ici. Qu'est-ce que cela nous apprend ?

Ménager du temps pour la réflexivité collective

Le développement ne se produit pas seulement dans l'action. Il se produit dans le retour sur l'action.

Un dispositif qui enchaîne les séances sans jamais permettre aux participants de regarder ensemble ce qui s'est passé prive ces derniers d'une ressource essentielle. La réflexivité collective, le fait de penser ensemble son propre fonctionnement, est ce qui transforme une expérience en apprentissage.

Ce temps paraît souvent superflu quand les agendas sont chargés. Il est pourtant ce qui distingue un groupe qui se développe d'un groupe qui se répète.

Ces quatre conditions ont quelque chose en commun.

Elles supposent toutes que l'institution accepte de ne pas tout maîtriser. Qu'elle laisse de la place à ce qui déborde, à ce qui résiste, à ce qui prend du temps. Ce n'est pas une faiblesse organisationnelle. C'est la condition pour que quelque chose de réel se passe pour les sujets qui participent.


Le risque contemporain : quand le calculable prend toute la place

Les quatre conditions décrites dans la section précédente ont quelque chose de fragile.

Elles supposent du temps, de l'incertitude, des espaces difficiles à justifier dans un rapport d'activité. Elles résistent mal à la pression de l'efficacité mesurable.

Or les institutions contemporaines évoluent dans un environnement qui valorise de plus en plus ce qui peut être compté, tracé, optimisé. Les outils numériques et algorithmiques amplifient cette tendance. Ils permettent de traiter des volumes considérables de contributions, de détecter des consensus, de produire des synthèses en temps réel.

Ce n'est pas sans valeur. Certaines réalités ne deviennent visibles qu'à travers les données. Certaines injustices ne peuvent être nommées que lorsqu'elles sont mesurées.

Mais une tension s'installe.

Lorsque les dispositifs accordent davantage de valeur à ce qui est traitable qu'à ce qui est vécu, ils tendent progressivement à réduire l'activité à son versant réalisé. Ce qui résiste à la formalisation, les hésitations, les regrets, les possibles non-dits, disparaît non pas parce qu'il n'existe pas, mais parce qu'aucun outil ne le capte.

Le risque n'est pas dans la technologie elle-même. Il est dans ce qu'une institution choisit, souvent sans le formuler explicitement, de considérer comme réel.

Cette tension mérite d'être examinée pour elle-même. C'est l'objet du prochain texte.


Conclusion

Les institutions ne peuvent pas organiser le développement des sujets qu'elles font participer.

Elles peuvent créer des conditions. Elles peuvent préserver des espaces. Elles peuvent choisir de ne pas tout contrôler. Mais le développement lui-même, ce mouvement par lequel un sujet se transforme dans sa rencontre avec le réel, échappe par nature à la prescription.

C'est peut-être là la tension la plus profonde que pose la participation prescrite.

Non pas que les institutions soient mal intentionnées. Non pas que les dispositifs soient inutiles. Mais qu'il existe une limite structurelle à ce qu'une institution peut organiser lorsqu'elle cherche vraiment le développement des personnes qu'elle réunit.

Cette limite n'est pas un échec. Elle est une invitation.

Une invitation à concevoir des dispositifs qui n'épuisent pas leur ambition dans la production de livrables. Qui ménagent des espaces pour ce qui déborde. Qui traitent le non-réalisé non comme un résidu, mais comme une information précieuse sur ce qui compte vraiment pour les sujets.

Et peut-être, plus simplement, une invitation à se demander, avant de concevoir, avant d'animer, avant d'évaluer, ce qu'on cherche réellement lorsqu'on invite des personnes à participer.

Leur contribution ? Ou leur développement ?

Les deux sont possibles. Mais ils ne se construisent pas de la même manière.

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