Personne n'a vu Justine changer

Personne n'a vu Justine changer
Trajectoires d'apprentissage 3
Un jeudi matin, trois semaines après une formation, Justine montre à une collègue comment générer le rapport mensuel. Elle ouvre le bon écran, remplit les deux champs, puis valide. La collègue la remercie et s'en va. Justine reste devant son écran, un peu surprise. Elle vient de faire en huit secondes ce qui lui prenait avant plusieurs minutes et beaucoup de concentration. Elle n'a pas eu à réfléchir une seule fois.
Elle essaie de se souvenir quand ce changement s'est produit. Quel jour elle a cessé de chercher ? Elle ne trouve pas.
Les deux textes précédents suivaient Justine dans une salle de formation, puis le soir même, quand l'envie d'y revenir vacillait. Celui-ci commence trois semaines plus tard.
Mardi dernier
Elle a ouvert le logiciel en pensant à autre chose, à un rendez-vous à décaler dans l'après-midi. Elle a fait ce qu'elle devait faire, puis elle a fermé le programme. Le soir, elle n'aurait pas pu dire si la journée avait été facile ou difficile de ce point de vue. Elle n'y avait pas pensé du tout. C'est peut-être le signe le plus clair de tous, et c'est celui qui ne laisse aucune trace, une journée dont il n'y a rien à raconter.
Dix jours plus tôt
Elle se souvient de ce moment. Un collègue l'appelle pour savoir où trouver la fonction d'export. Elle répond de mémoire, sans regarder son écran, et elle a raison. En raccrochant, elle se dit qu'elle connaît ce logiciel mieux qu'elle ne le pensait. Cette pensée ne dure que deux secondes avant qu'elle passe au dossier suivant. Ce n'était pas un déclic, plutôt une bonne surprise, aussitôt oubliée.
La deuxième semaine
C'était encore inégal. Certains matins, tout venait facilement. D'autres fois, sa main cherchait l'emplacement de l'ancien logiciel et elle devait se corriger. Elle en avait déduit qu'elle stagnait, qu'elle n'y arrivait pas vraiment. Elle se trompait, et personne n'était là pour le lui dire. Ces allers-retours ne la faisaient pas reculer. Ils faisaient partie du travail lui-même, deux habitudes qui cohabitaient le temps nécessaire avant que l'une cède la place à l'autre.
Le lendemain de la formation
Elle a ouvert le logiciel sans grande conviction, avec cette légère appréhension que l'on ressent face à une tâche que l'on sait pouvoir faire mais que l'on préférerait remettre à plus tard. Elle l'a fait quand même. Ce n'était pas de l'enthousiasme, plutôt une décision prise sans être tout à fait sûre.
Le jour de la formation
Ce jour-là, la formatrice a rangé ses affaires vers dix-sept heures. La session s'était bien passée, sans problème particulier. Les participants avaient répondu aux questions, réussi les exercices, rempli la feuille d'évaluation de fin de session. Elle est repartie en pensant à sa journée du lendemain, dans une autre entreprise.
Elle n'a rien manqué. Il n'y avait rien à voir. Ce qui allait devenir chez Justine une nouvelle façon de faire n'existait pas encore, sous aucune forme, dans cette salle. La formatrice aurait pu rester une heure de plus, poser dix questions supplémentaires, elle n'aurait rien découvert, parce que la chose qu'elle aurait cherchée n'avait pas encore commencé à exister.
Il y a pourtant une phrase que la formatrice aurait pu dire avant de partir, et qui aurait changé les choses pour Justine dix jours plus tard. Que dans les semaines à venir, l'ancienne habitude reviendra parfois, sans prévenir, et que cela ne signifiera pas qu'on se trompe. Que ces retours en arrière montrent que le nouveau prend forme, et non qu'il échoue. Justine aurait vécu sa deuxième semaine différemment, avec la même hésitation, mais sans croire qu'elle stagnait.
Ce qu'on ne peut pas dater
En regardant en arrière ainsi, on ne trouve aucun jour où un basculement aurait eu lieu. Pas de déclic, pas de moment clé, juste une succession de journées ordinaires dont aucune, prise individuellement, ne mérite d'être racontée. La transformation ne s'est pas produite à une date précise, elle a eu lieu dans l'espace entre toutes ces dates.
Knud Illeris suggère de voir l'identité comme une superposition de couches. Les plus extérieures concernent les gestes et les compétences. Les plus profondes concernent l'image que l'on a de soi. Une formation touche la surface, elle change un geste, elle ajoute une manière de faire. Ce qui s'est passé chez Justine pendant ces trois semaines, c'est la lente descente de ce changement de surface vers quelque chose de plus profond. Ce n'est pas une nouvelle identité, mais un léger déplacement dans sa perception de ses propres compétences. Elle était déjà quelqu'un de compétent. Elle l'est désormais aussi dans ce domaine, sans avoir eu besoin de se le prouver.
Ce déplacement est minime et bien réel, ce qui le rend presque impossible à remarquer, même pour la personne qui le vit. Il n'y a aucun moyen de le provoquer, de l'accélérer ou de vérifier son avancement à la demande. On peut seulement en observer les signes, une hésitation qui a disparu, une question que quelqu'un ne pose plus, une explication donnée à un collègue sans y penser. Il faut simplement laisser le temps à tout cela de se produire, bien après que la salle de formation a été quittée.
Ce jeudi matin
Justine renonce à retrouver le jour exact. Elle se remet au travail. À midi, elle a oublié qu'elle s'était posé la question.
Le texte précédent, Comment maintenir l'envie d'apprendre à 55 ans ?
