Relire les pratiques : un geste simple, des effets profonds 2/3
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Revenir sur ce qui a déjà eu lieu
Il arrive que l'on enchaîne les actions sans vraiment s'y arrêter.
Les journées s'enchaînent.
Les situations passent.
Et ce qui a été vécu reste souvent à l'état diffus.
Relire ses pratiques, c'est ouvrir un espace à part.
Un temps où l'on revient, non pour corriger, mais pour comprendre ce qui s'est joué.
Dire ce qui, d'ordinaire, ne se dit pas
Dans ces moments, quelque chose de particulier peut apparaître :
• Des détails que l'on n'avait pas vus.
• Des choix que l'on pensait évidents.
• Des tensions restées en arrière-plan.
Relire, ce n'est pas analyser froidement.
C'est mettre en mots, progressivement, ce qui était resté implicite.
Donald Schön avait déjà approché cet endroit, à sa manière, en distinguant le knowing-in-action de la réflexion sur l'action, cette capacité à s'arrêter, à retraverser ce que l'on a fait, à y trouver non pas la faute, mais la compréhension.
Ce que Schön appelait le praticien réflexif est peut-être moins une méthode qu'une posture :
Celle de quelqu'un qui consent à ne pas tout savoir d'avance tout ce qu'il fait, et qui accepte que le sens se construise après, dans le retour.
Un espace partagé
Lorsque cette relecture se fait à plusieurs, quelque chose de plus large s'ouvre.
Les points de vue se croisent.
Les interprétations se déplacent.
Les expériences se répondent.
Il ne s'agit pas de chercher une vérité commune, mais de laisser apparaître une pluralité de lectures.
bell hooks, dans ses textes sur la pédagogie comme pratique de la liberté, voyait dans ces espaces partagés une possibilité de transformation qui ne passait pas par l'autorité ni par la transmission verticale, mais par la parole rendue possible, même maladroite, même incomplète.
Elle nommait engaged pedagogycette manière d'être en formation où l'on ne s'efface pas derrière une technique, mais où l'on s'engage, où l'on risque quelque chose de soi.
Et c'est peut-être cela qui rend ces espaces collectifs véritablement formatifs :
Non ce qui y est dit, mais le fait que quelque chose puisse s'y dire.
Laisser les pratiques se transformer
Il arrive alors que les pratiques évoluent.
Non pas sous l'effet d'une injonction, mais parce qu'un déplacement a eu lieu.
Une compréhension plus fine.
Une attention différente.
Une manière d'agir légèrement ajustée.
Ces transformations sont souvent discrètes.
Mais elles s'inscrivent dans la durée.
Judith Butler nous guide, dans ses travaux sur la vulnérabilité, en insufflant que ce qui se transforme dans les corps et les pratiques ne se décrète pas, cela se laisse advenir dans des conditions qui le permettent.
Ce n'est pas une injonction au changement qui transforme, mais une exposition rendue possible, un espace suffisamment sûr pour que quelque chose bascule.
Un geste simple, une portée profonde
Relire ses pratiques ne demande pas d'outil complexe.
Ni de dispositif lourd.
Cela demande un espace.
Un cadre.
Une attention.
Et peut-être une certaine manière d'être là, les uns avec les autres.
Joan Tronto, dans Un monde vulnérable, nous a montré que le soin, care, n'est pas un supplément affectif à l'action sérieuse.
Il en est la condition.
Être attentif à ce qui se passe dans l'expérience de l'autre, accueillir sans fixer, répondre sans imposer, ce sont là des gestes politiques, pas seulement relationnels.
Dans la formation, la qualité de présence que cela suppose n'est pas un luxe :
C'est ce qui rend possible que quelque chose de réel s'y joue.
Des lieux pour que cela puisse se dire
Il arrive que certaines choses ne puissent pas se dire là où elles se vivent.
Non par absence de volonté, mais parce que les cadres ne le permettent pas toujours.
Parce que les rôles sont déjà assignés.
Parce que les attentes sont là, silencieuses, mais présentes.
Alors, il devient précieux que d'autres espaces existent.
Des lieux légèrement à côté.
Ni en dehors ni tout à fait dedans.
Des lieux tiers.
Dans ces espaces, la parole circule autrement.
Elle ne cherche pas à convaincre, ni à se défendre.
Elle se dépose.
Elle se tente.
Elle se transforme, au contact des autres.
Hannah Arendt nous a rappelé que la parole n'est pas seulement un moyen de communication, elle est une apparition dans le monde commun.
Ce qui se dit dans ces lieux tiers n'est pas anodin :
C'est une manière pour quelqu'un qui se taisait depuis longtemps de retrouver sa propre voix.
D'exister dans ce qu'il fait, de devenir visible à soi-même et aux autres dans une forme qui ne soit pas uniquement celle de la performance ou du rôle.
Et c'est peut-être là la chose la plus fragile et la plus précieuse que la formation puisse offrir :
Un espace où l'on peut apparaître autrement !
Dans ces lieux, quelque chose s'apaise parfois.
Et en même temps, quelque chose s'ouvre.
Des compréhensions se déplacent.
Des tensions trouvent d'autres formes.
Des liens se redessinent.
Sans que cela ne fasse événement.
Peut-être est-ce là une des fonctions les plus discrètes, et les plus précieuses, de la formation, lorsqu'elle accepte de ne pas tout occuper.
Laisser exister ces entre.
Ces espaces où le travail peut être dit autrement.
Où chacun peut, à sa manière, reprendre place dans ce qu'il fait.
D'autres, avant nous, ont déjà tenté d'habiter ces endroits.
Ils n'en ont pas toujours donné de définition stable.
Peut-être parce que ces lieux ne se décrètent pas.
Ils se rendent possibles.
Et il arrive que, peu à peu, ces espaces deviennent familiers.
Non comme des parenthèses, mais comme une respiration.
Quelque chose que l'on reconnaît sans y penser, et qui, discrètement, change la manière d'être au travail, avec les autres, et avec soi.
